Photos du Maghreb

Situé à l'extrémité de la face occidentale de Méditérranée, le Maroc a bâti son histoire au rythme des vagues de l'Atlantique.

25 mars 2008

Le Rif

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Posté par Actua à 00:57 - Maghreb - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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Le protectorat espagnol au Maroc entre «fraternalisme» et colonialisme

L¹objectif principal de cet article est d¹éclaircir quelques aspects de la colonisation espagnole au Maroc entre 1912 et 1956, non encore étudiés. Nous souhaitons plus particulièrement mener une réflexion sur le thème des spécificités que présentait cette expérience coloniale. Nous tenterons de remonter aux origines historiques, démontrer son caractère périphérique et marginal, ses faiblesses et aussi ses points forts. Cette présence espagnole dans le nord du Maroc, pendant presque un demi-siècle, est passée quasi inaperçue. Il reste que quelques grands événements ont attiré l¹opinion publique nationale et internationale, c¹était le cas de la grande résistance menée par Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi entre 1920 et 1926 contre l¹occupation espagnole du Rif, et la bataille d¹Anoual au cours de laquelle périrent plus de 12000 soldats espagnols (Suite et fin).
Les spécificités
du colonialisme espagnol

Les Français désignaient la zone accordée à l¹Espagne comme « une zone d¹influence » et non comme un second « Protectorat. » En acceptant un tel mandat, l¹Espagne reconnaissait le privilège qu¹avait acquis sa partenaire, et elle se ravalait elle-même, à un rôle second. Pour reprendre l¹image désobligeante dont usèrent alors les journaux, elle entrait bien dans la maison, mais comme sous-locataire de la France (20).
Il s¹est avéré dès le départ que l¹Espagne ne pourrait avoir qu¹un rôle secondaire au Maroc. Pour l¹opinion publique espagnole cette expérience coloniale a toujours été considérée comme un problème et une source de conflit. Les réactions en métropole contre ce qu¹on a appelé la guerre du Maroc sont directes et violentes. La mobilisation anticolonialiste du mouvement ouvrier et la rébellion populaire de la « Semana Trágica » à Barcelone et dans d¹autres villes catalanes démontrent clairement que le peuple espagnol dans sa majorité était contre l¹implication de l¹Espagne dans l¹aventure coloniale (21). Les partis de gauche notamment les socialistes s¹opposaient farouchement à cette intervention, du fait que leur pays a besoin de ces sommes d¹argent pour se développer. «C¹est, disaient-ils en pillant les douars, en détruisant les hameauxŠque l¹Espagne est en train d¹imposer en Afrique la civilisation qui rapporte tellement de profit aux capitalistes de tous bordsŠ»(22).
Entre 1912 et 1927, année de l¹occupation totale du pays, le Maroc représentait une véritable hémorragie pour l¹Espagne aussi bien au niveau économique qu¹humain. Les grandes pertes matérielles et humaines qu¹exigeaient l¹occupation et le maintien de cette colonie n¹ont fait que détériorer la situation politique en Espagne. Cela a renforcé la position des militaires africanistes qui ont mené par la suite la guerre contre le gouvernement républicain et instauré la dictature à partir de 1939. Beaucoup d¹Espagnols liaient la dictature franquiste à la présence espagnole au Maroc. C¹est au Maroc que Franco a fait sa carrière militaire et c¹est là aussi qu¹a commencé le soulèvement (pronunciamiento) franquiste.
Plusieurs autres facteurs ont marqué la politique coloniale de l¹Espagne. Il y a d¹une part, la faiblesse du capitalisme espagnol qui manquait de moyens nécessaires pour développer économiquement le pays. Les milieux financiers et industriels métropolitains étaient incapables de sensibiliser le peuple et le gouvernement espagnols en faveur d¹une mise en valeur lucrative de la zone. D¹autres part, le Rif en tant que région pauvre, n¹offrait pas de grandes possibilités d¹investissements. Vu l¹absence de grands intérêts économiques, les idéologues du colonialisme espagnol notamment les officiers franquistes tentent de le présenter comme une action originale, nettement démarquée des autres puissances coloniales; un protectorat «désintéressé». Ils veulent en donner une image positive. García Figueras une grande figure de l¹administration coloniale, écrit à ce propos « l¹Espagne de Franco surveille amoureusement son activité africaine qu¹elle réalise avec le sentiment fraternel et le développement des principes les plus clairs de sa doctrine humaniste envers les autres peuples. L¹Espagne et le Maroc doivent trouver leur grandeur commune à travers leur unité universelle de destin». (23)
Un colonialisme qui vise à toucher les c¦urs et les esprits et non pas à asservir les Marocains. Selon eux cette présence espagnole ne fait que renforcer les liens, déjà anciens, entre les deux peuples à travers l¹histoire. Dans un article non signé publié dans Cuadernos de Estudios Africanos (24) traitant des relations entre Marocains et Espagnols nous lisons : «La réponse est simple, elle est donnée par ceux qui disent que l¹Afrique commence aux Pyrénées. Nous sommes une même famille et nous pouvons nous entendre, mieux que personne d¹autre. L¹Espagne n¹a jamais occulté son affection pour cette zone et pour le Maroc en général et ce dernier ressent la même affection pour l¹Espagne».
Quand il s¹agit d¹évaluer l¹¦uvre coloniale de l¹Espagne, on se trouve devant un thème problématique et polémique. Des opinions se confrontent et se contredisent. Si les auteurs franquistes glorifient l¹¦uvre coloniale et «civilisatrice» de l¹Espagne d¹une manière souvent exagérée. D¹autres affirment le contraire, l¹Espagne n¹a fourni aucun effort pour développer cette région, elle a plutôt participé à la détérioration de la situation. Un troisième groupe défend une opinion intermédiaire. La situation d¹abandon totale où s¹est trouvée cette région au lendemain de l¹indépendance a donné une image négative de la colonisation espagnole. Cette mauvaise situation héritée va s¹aggraver après l¹indépendance du pays à cause de certaines mesures prises par le nouveau gouvernement marocain.
Dès 1958 la langue espagnole a été remplacée par la langue française dans l¹administration, ce qui a participé à la marginalisation de l¹élite locale formée dans les écoles espagnoles. En 1963 les mêmes mesures ont été prises dans les écoles, la langue espagnole fut remplacée par la langue française. De plus cette région n¹apparaîtra pas dans les programmes de développement du pays, malgré la situation de crise où elle se trouvait, elle a subi les conséquences de la guerre de libération nationale. Dans la zone sud, on continue toujours à penser que c¹est la colonisation espagnole qui est responsable de ce retard économique du Rif.

La société rifaine face à colonisation

L¹implantation coloniale a certainement entraîné des changements aux niveaux des structures sociales et économiques de la région. Cependant, de nombreux autres facteurs ont joué un rôle aussi important que celui de la colonisation. Il s¹agit de l¹émigration des Rifains vers l¹Algérie. L¹ouverture du Rif sur l¹Algérie permettait à des dizaines de milliers de Rifains de se rendre chaque année dans l¹Oranais pour travailler chez les colons. Ce phénomène leur permet un contact avec l¹économie européenne dans sa version coloniale et de découvrir le salariat. Les catastrophes naturelles telles que les sécheresses et les famines ont accéléré les mouvements d¹exode rural entamés par la colonisation agraire et l¹implantation de l¹économie coloniale. La présence des deux « présides» Ceuta et Melilla au sein du Rif a également facilité la pénétration des marchandises, phénomène qui a contribué aux changements des habitudes consommatrices d¹une bonne partie de la population rifaine. Cependant, il faut signaler le caractère très limité de ces changements sociaux : pas de prolétarisation de grande envergure, pas de grands mouvements d¹exode rural qui entraînent de grandes concentrations urbaines. La société rifaine est restée dans son ensemble une société rurale, la création de quelques centres urbains n¹y a rien changé. A la fin du protectorat, la population rurale représentait encore 77% de la population totale. Toutefois, l¹apparition de nouvelles villes regroupant des activités économiques modernes est un phénomène nouveau dans la région lié à l¹implantation coloniale (25).
L¹apparition du salariat représente un autre aspect de ces changements dès la fin du XIXe à travers le mouvement migratoire vers l¹Algérie.
Au niveau culturel, l¹Espagne a beaucoup mieux réussi à s¹implanter que la France. A titre d¹exemple, la langue espagnole était parlée dans les coins les plus reculés du Rif (26).
Ce phénomène est dû principalement à la présence des soldats et des petits paysans espagnols dans le milieu rural à côté des Rifains. Cela est dû aussi au fait que les conditions de vie de la population espagnole étaient proches de celles des autochtones. Cependant, il n¹y a pas eu une vraie élite «hispanophone». Le nombre de marocains qui fréquentaient les universités espagnoles était très réduit, il s¹agit simplement des fils de quelques notables. Les autorités franquistes menaient une politique particulière dans ce domaine, elles encourageaient l¹enseignement de la langue et de la culture arabes.
Des chaires de la langue arabe sont créées dans quelques universités espagnoles, notamment à Grenade et à Madrid. Des bourses d¹études sont également offertes aux étudiants marocains pour pouvoir suivre leurs études en Orient notamment en Egypte et en Palestine. Isolé sur la scène internationale le Régime franquiste essayait par cette politique de trouver une issue à cette situation en se rapprochant du monde arabe. Elle va même jusqu¹à offrir l¹asile politique aux nationalistes marocains de la zone française.
En règle générale, les Rifains avaient une image négative de ce colonialisme, un colonialisme dominé par une classe militaire qui a d¹ailleurs fait sa carrière au Maroc. Un colonialisme incapable de produire des richesses car manquant de moyens. Cette image se confirmait davantage chez les Rifains qui se rendaient en l¹Algérie. Ils ont pu constater la supériorité de la colonisation française en matière de mise en valeur et d¹équipement en infrastructure. Nous avons eu l¹occasion, à plusieurs reprises, de confirmer cette idée par des témoignages d¹anciens émigrés. Cette image négative touchait également la population espagnole, l¹Espagnol était qualifié de «fauché» et de «raccommodé» (27) à cause de sa pauvreté.
Le bilan de cette colonisation à l¹indépendance du pays est très maigre, la région manquait d¹infrastructures nécessaires au développement économique. L¹industrie était quasiment inexistante. Le réseau routier ne dépassait pas 2000 kilomètres et les chemins de fer 230 kilomètres. Les équipements sociaux étaient modestes : quelques hôpitaux, dispensaires, orphelinats et écoles. Cependant, les bureaux de contrôle (Oficinas de la Intervención) et les casernes militaires étaient implantées partout. Il y avait deux militaires au kilomètre carré, un pour dix-neuf habitants en zone espagnole contre un pour 80 habitants au Maroc français.
Cela représente l¹aspect principal de ce protectorat glorifié par les auteurs franquistes qui essayent d¹en donner une autre image en évitant de parler de ses dimensions économiques. Ils préfèrent plutôt parler d¹une ¦uvre civilisatrice visant à renforcer les liens entre « la grande Espagne nationaliste » et son protectorat. Il est question aussi de favoriser une fraternité entre les deux peuples à travers un colonialisme « spirituel » qui chercherait à conquérir les c¦urs. Conformément à l¹idéologie nationaliste franquiste, les autorités du protectorat se portaient garant de la défense de la religion musulmane et des traditions du peuple marocain. Le général Franco avait un rapport particulier avec les Marocains, comme l¹attestait la présence toujours de sa garde marocaine (Guardia mora) (28) dans tous ses déplacements que se soit à Madrid ou dans les autres parties de l¹Espagne.

Par Mimoun AZIZA *
* (Faculté des Lettres et Sciences Humaines. Université Moulay Ismail de Meknès.)

Les notes
20 Ayache G., op. cit , p. 81
21 Eloy Martín Corrales, el protectorado español en Marruecos (1912-1956). Una perspectiva histórica, in Joan Nogué-José Luis Villanova (eds),España en Marruecos. Editorial, Milenio, Barcelona, 2000.p.149.
22 El Socialista d¹avril 1921, cité par Zarrouk Amel, les relations hispano-marocaines de 1912 à 1970, mémoire de D.E. S, université Aix-en-Provence, 1977, p.41
23 García Figueras, África en la acción española, Madrid, 1947, p 229.
24 In Cuadernos de Estudios Africanos, publicación de Instituto de Estudios Políticos de Madrid, n° 18, 1952,pp. 79-80.
25 Mais aucune comparaison ne peut se faire avec la zone française, où la dynamique économique a favorisée la naissance de nouvelles villes notamment sur la côte atlantique entre Casablanca et Kenitra.
26 Si bien évidemment, nous prenons cet élément comme un aspect de la présence culturelle de la puissance dominante.
27 Cela ce dit d¹une personne qui porte des vêtements raccommodés. En langue rifaine c¹est Boutnakitch et en arabe « bou rkiaâ »
28 C¹est curieux de savoir que Franco s¹est fait appeler « Almansour Franco» (Franco le victorieux).
Sur sa demande, les autorités du protectorat s¹occupaient chaque année de l¹organisation du pèlerinage à La Mecque, payaient le voyage des plus démunis et offraient des moutons pour leurs familles à l¹occasion de l¹ Aïd Elkebir. Elles s¹occupaient également de l¹organisation du pèlerinage (le moussem/ romería) des Tétouanais musulmans vers la tombe Sidi Abdessalam Ben Mchich qui se trouve dans les montagnes des Bni Arous. Beaucoup d¹Espagnols participaient à cette procession pour laquelle les autorités fournissaient d¹énormes moyens.

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:04

Etude sur les spécificités du colonialisme espagnol

L¹objectif principal de cet article est d¹éclaircir quelques aspects de la colonisation espagnole au Maroc entre 1912 et 1956, non encore étudiés. Nous souhaitons plus particulièrement mener une réflexion sur le thème des spécificités que présentait cette expérience coloniale. Nous tenterons de remonter aux origines historiques, démontrer son caractère périphérique et marginal, ses faiblesses et aussi ses points forts. Cette présence espagnole dans le nord du Maroc, pendant presque un demi-siècle, est passée quasi inaperçue. Il reste que quelques grands événements ont attiré l¹opinion publique nationale et internationale, c¹était le cas de la grande résistance menée par Mohamed ben Abdelkrim El Khattabi entre 1920 et 1926 contre l¹occupation espagnole du Rif, et la bataille d¹Anoual au cours de laquelle périrent plus de 12000 soldats espagnols.
L¹Espagne était perçue par les grandes nations coloniales comme une puissance de seconde zone. Son rôle consistait, pour les uns à combler un vide et pour les autres à en laisser peut-être un, en raison de sa faiblesse et de l¹incertitude de sa ligne de conduite politique hésitante au Maroc. Le manque de moyens financiers pour appliquer une politique similaire à celles des autres grandes puissances explique, dans une certaine mesure, la place secondaire occupée par l¹Espagne dans la question marocaine. En absence de grands intérêts économiques et politiques, les idéologues de ce colonialisme ont élaboré leur propre conception dans ce domaine. Selon eux c¹est un colonialisme qui visait à conquérir les c¦urs et les esprits, «légitime» car il se baserait sur les liens historiques et géographiques unissant les deux pays. Mais dans la réalité, la gestion de la zone d¹occupation au quotidien était une affaire assez compliquée pour tous les régimes qui se sont succédé en Espagne. Il y a d¹abord le maintien de la paix qui a coûté cher en pertes humaines et au Trésor public. Puis il fallait mettre les moyens financiers pour l¹équipement d¹une région qui n¹était pas très rentable au niveau économique. Ainsi chaque année l¹Etat espagnol devait injecter des sommes assez considérables afin de combler le déficit budgétaire dont souffrait la zone. Ce qui fait de ce colonialisme une affaire et une aventure d¹une poignée de militaires «africanistes».

Les sources historiographiques
Trente ans après la mort du «Caudillo», le thème de l¹ancienne colonie espagnole, prend un intérêt particulier chez les universitaires espagnols, notamment les historiens. L¹histoire est la discipline qui a le plus enrichi la production bibliographique récente sur la présence espagnole au Maroc. Nous commencerons par donner une idée sur la bibliographie existante. Vu son caractère marginal, la colonisation espagnole au Maroc n¹a pas fait l¹objet de suffisamment de recherches, ni de la part des chercheurs marocains ni des chercheurs étrangers. Les historiens marocains favorisent les études portant sur le protectorat français, pour des raisons évidentes. Pour de nombreux chercheurs et pendant longtemps, la présence coloniale au Maroc se réduisait au protectorat français. Même jusqu¹aux années quatre-vingt du siècle dernier, les quelques études consacrées au protectorat escamotaient complètement la zone espagnole. La maîtrise de la langue espagnole étant indispensable pour la consultation des fonds documentaires concernant cette région, un grand nombre d¹historiens marocains ne maîtrisent pas cette langue. Depuis une dizaine d¹année cette situation a changé, nous assistons en ce moment à la prolifération des études sur ce qu¹on appelait le Maroc espagnol. Cela se manifeste par l¹augmentation du nombre de thèses doctorales présentées par ces chercheurs. Et également par la création de groupes de recherches spécialisés dans ces thèmes. L¹occupation militaire du Rif, la résistance armée menée par Abdelkrim El Khatabi se taillent la part du lion dans ces recherches. Cependant il faut dire qu¹il n¹existe pas vraiment de travail de synthèse présentant un bilan général de la colonisation espagnole. Les archives espagnoles concernées sont restées pendant longtemps inaccessibles. L¹ouvrage de Germain Ayache sur les origines de la guerre du Rif a été le premier travail à ouvrir de nouvelles pistes de recherches sur les relations hispano-marocaines et sur la présence espagnole dans le Rif (2).
Du côté espagnol, il faut citer les travaux remarquables de Maria Rosa de Madariaga (3).
Parmi les études récemment publiées il y a lieu de mentionner l¹ouvrage de Ramon Salas (4) et l¹ouvrage collectif publié sous la direction de Joan Nogué et José Luis Villanova (5) que nous considérons comme le premier travail de synthèse en la matière. Il présente un bilan assez complet du protectorat espagnol en accordant un intérêt particulier à l¹analyse du rôle de la géographie dans l¹action coloniale de l¹Espagne. Il faut citer également les nombreux travaux originaux de Eloy Martín Corrales, notamment ceux qui traitent du thème du protectorat à partir d¹un corpus graphique constitué d¹images, de gravures et de dessins, de la photographie et du cinéma (6). Nous avons là une démarche et une approche originales que l¹historiographie marocaine a toujours eu tendance à négliger. Et tout récemment deux autres études viennent d¹enrichir la bibliographie que nous venons de citer (7).

Aux origines de la présence espagnole dans le nord
L¹Espagne fut une grande puissance coloniale au début de l¹ère moderne (XVe/XVIe), à côté des Portugais et la pionnière des grandes explorations géographiques et des conquêtes coloniales. Cela lui a permis de dominer une grande partie du Nouveau Monde et de former ainsi un grand empire colonial. Le Maroc, son voisin sud, n¹échappera pas à cette poussée ibérique. Le XVe et le début du XVIe sont une époque charnière pour la méditerranée occidentale. L¹Espagne va poursuivre l¹¦uvre de fermeture de la façade marocaine entamée par le Portugal en occupant Ceuta en 1415. En 1497 soit cinq ans après la chute de Grenade le dernier bastion de l¹Islam en Andalousie et la découverte de l¹Amérique. Ainsi, l¹Espagne prend pied au Maroc. La prise de Melilla, par une flottille commanditée par le Duc de Médina Sydonia, au nom des Rois Catholiques, constitue la première conquête nord-africaine. Jusqu¹à 1492, par suite de la présence des Musulmans dans la Péninsule, on peut dire que l¹histoire du Maroc et de l¹Espagne se confondaient. 1492 marque la grande rupture. Toutefois des liens subsistent. L¹Espagne continue de s¹occuper des affaires africaines mais demeure un peu en marge du pays (8).
Après Melilla, les Espagnols occupent Ceuta (Sebta) en 1516 et quelques petits îlots : il s¹agît de l¹île de Badès (Peñón Vélez de la Gomera) occupée pour la première fois en 1508 et 1522, et puis d¹une façon permanente depuis 1564 le Peñón de Alhucemas (l¹île de Nekour) a été occupée en 1673. Puis les îles de Chafarinas en face de Cap de l¹Eau, pas loin de la frontière algérienne, occupées en 1848.
La guerre hispano-marocaine de 1859-1860 fait entrer activement l¹Espagne dans l¹histoire du Maghreb. C¹est cette guerre dont le traité de Tétouan en fut la conclusion, qui déclenchera le mouvement africaniste (9). En 1883, la Société de Géographie de Madrid organisa le congrès de la géographie coloniale et commerciale. De ce congrès naquit la Société des Africanistes et Colonialistes. Le meeting du théâtre d¹Alhambra à Madrid eut pour conséquence une série de pétitions adressées aux Cortes (parlement espagnol) en 1844-1885 par trente-quatre associations et organismes de Madrid, Valence, Valladolid, Séville, Huelva, Cadix, etc. Ensuite, par la «Sociedad económica de las Palmas», la municipalité de Ceuta, «El Eco de Ceuta». Ces pétitions étaient inspirées par la Société des Africanistes. Les Africanistes réclamaient le maintien de l¹indépendance du Maroc, le développement des relations diplomatiques et la participation de l¹Espagne au «progrès social et économique» du Maroc. La position des Africanistes était confuse en ce qui concerne l¹occupation militaire du Maroc. Au début ils défendaient l¹indépendance de celui-ci, mais en raison de la grande concurrence entre les grandes puissances coloniales pour occuper le Maroc, les Africanistes exigeaient du gouvernement de mener une politique plus ferme et plus ambitieuse. Joaquin Costa, grand Africaniste, résume les préoccupations des Africanistes et leurs souhaits de voir l¹Espagne occuper le Rif : «Le Maroc est le prolongement de l¹Espagne. Une partie des Rifains souhaitent l¹annexion de leur pays par l¹Espagne. En plusieurs occasions, ils ont fait des démarches dans ce sens, en particulier ceux des environs de Melilla. Malheureusement, le gouvernement espagnol n¹a aucune politique au Maroc, et le commerce espagnol avec ce pays est très insuffisant (4 % du commerce total du Maroc)» (10)
Après avoir perdu une grande partie de ses colonies en Amérique latine, «l¹avenir de l¹Espagne est au Maroc, puisqu¹elle était dépossédée de l¹Amérique» déclare Adolfo Alegret, secrétaire général du «Centro Comercial hispanomarroquí» de Madrid.. En 1883, Gonzalo de Reparaz (11), une autre grande figure du mouvement africaniste espagnol, publie un ouvrage intitulé «Marruecos, el Rif, Melilla». Il reprend le thème favori de ces Africanistes sur la similitude de l¹Espagne et du Maroc qu¹il appelle «España mauritana». Sa description de la population marocaine a pour but de prouver qu¹un même peuple vit sur les deux rives du détroit. Parallèlement, toute une action de propagande était menée pour intéresser l¹opinion publique espagnole aux affaires nord-africaines et de répandre l¹idéologie coloniale. (12)
Pour les ouvriers et les paysans espagnols, le Maroc représentait la terre promise : « C¹est au Maroc que se trouve notre futur, et c¹est là que nous avons le développement de notre population qui est aujourd¹hui désespérée par les émigrations suicides en AmériqueŠ» (13).

Vers l¹établissement du Protectorat
A la fin du XIXe, le Maroc était l¹objet d¹une rude concurrence entre puissances coloniales. L¹Espagne surveille de près l¹évolution de la situation politique chez son voisin du sud. Elle considère que le voisinage, l¹occupation des présides, une longue histoire commune, lui confèrent des droits particuliers sur ce pays, «une mission à accomplir» selon les termes des partisans de cette occupation. Elle estime également que son avenir serait en danger si la France ou l¹Angleterre s¹y installait. Elle considérait le Maroc comme le prolongement naturel de son territoire et de son apanage exclusif.
Suite à la signature en 1904 du protocole franco-britannique concernant le Maroc, les Espagnols commencent à s¹inquiéter des conséquences de cet acte diplomatique sur l¹avenir de leurs intérêts au Maroc. Le comte de Romanonès, ancien ministre libéral, adressa au président de la Société de géographie de Madrid (14) une lettre où il exprimait le v¦u que ce corps savant rédigeât un mémoire sur la question, mémoire qui éclairerait l¹opinion publique et lui servirait de guide. La Société de géographie commence par rappeler qu¹elle fut appelée déjà, dans une circonstance précédente, à formuler son opinion sur l¹attitude qu¹il convenait à l¹Espagne d¹adopter à l¹égard du problème marocain et que celle-ci se trouve exposée dans les mémoires adressés aux Cortés en juin 1884. Ces mémoires affirmaient qu¹il était impérieux pour les pouvoirs publics de «défendre l¹intégrité et l¹entière souveraineté de l¹empire marocain» et définissaient un programme étendu de mesures à prendre pour resserrer les liens unissant l¹Espagne au Maroc. Depuis cette date l¹opinion de la Société de géographie n¹a guère varié. Mais à cette époque là, la solution du problème marocain n¹était pas imminente. Depuis la signature de traité franco-britannique de 1904 par lequel le gouvernement anglais reconnaissait qu¹il appartenait à la France de «veiller à la tranquillité dans ce pays et de lui prêter assistance pour toutes les réformes administratives, économiques, financières et militaires dont il a besoin.» La Société de géographie a déclaré que si l¹action de la France devenait prépondérante dans l¹empire chérifien, il en résulterait, pour l¹Espagne, une situation désavantageuse, tant au point de vue politique que commercial. Elle ajoute que si en raison des circonstances, l¹Espagne n¹est pas en mesure d¹exiger pour elle-même la première place au Maroc, elle peut prétendre, cependant, à coopérer avec la France, sur un pied d¹égalité, à la « mission civilisatrice à accomplir sur les territoires du sultan.» Elle demande aussi la cession à l¹Espagne d¹un port sur l¹Atlantique, port qui lui avait été accordé par le traité conclu par elle avec le Maroc en 1860.
Dans la seconde partie de ce mémoire, la Société de géographie trace au gouvernement une ligne de conduite à suivre pour étendre son influence au Maroc et faciliter la participation de l¹Espagne au développement économique de ce pays. Elle demande des subventions de l¹Etat en faveur des entreprises espagnoles qui se constitueront au Maroc. Une grande partie de la presse espagnole avait un regard critique sur cette politique espagnole. Prenons l¹exemple du Heraldo de Madrid daté du 26 mai 1914 qui écrit «les Français et les Anglais ne contestent pas que l¹influence de la Castille ait remplacé au Maroc, à la fin du seizième siècle, celle du Portugal et que, depuis cette époque, elle se soit maintenue prépondérante moralement. Mais l¹Espagne s¹est montrée très négligente, qu¹elle a accompli une ¦uvre belliqueuse et monacale, et non pas une ¦uvre économique et commerciale, la seule qui vaille au vingtième siècle. Pendant que nous faisions des prières ou que nous nous battions, l¹Angleterre et la France, nations plus pratiques, entreprenaient la conquête économique et commerciale du Maghreb et profitaient de la campagne de O¹Donnell et de Prim (1859-1860) pour tirer les marrons du feu.» Le journal madrilène, reprenant les statistiques du commerce extérieur du Maroc, montre que l¹Espagne y tient une petite place par rapport à la France et à l¹Angleterre. «C¹est pour cela, disent ces puissances que la prépondérance de l¹Espagne au Maroc est du domaine historique et non du domaine réel présent. Nos arguments, l¹invocation des droits et des destinées de la patrie d¹Isabelle la Catholique, doivent avoir peu de poids à Paris.» (15)
La conclusion du rapport de la Société de Géographie se résumait ainsi : d¹une part l¹Espagne n¹a pas su développer son commerce au Maroc malgré sa situation privilégiée de voisin immédiat, son immigration, l¹usage de sa langue et de sa monnaie. D¹autre part ses possessions, pourtant bien placées pour lui assurer une grande influence matérielle et morale et faciliter sa pénétration économique, ne constituent pour elle qu¹une charge improductive.
A la fin du XIXe l¹Espagne souffrait de graves problèmes économiques et sociaux écartant toute possibilité d¹expansion extérieure notamment après la grande défaite coloniale de 1898, suite à laquelle l¹Espagne a perdu ses dernières colonies en Amérique latine et aux Philippines. L¹économie était frappée par l¹arrêt soudain des commandes pour la guerre, et un prolétariat déjà puissant donnait naissance à une sérieuse agitation sociale et politique. Face à tant de périls, le régime menacé, ne voyait de recours que dans l¹armée. Mais cette armée était en crise « battue et humiliée, elle avait dû se regrouper en Péninsule où elle rongeait son frein, n¹ayant guère de raison d¹être. Officiers sans soldats, cadres en demi-solde, loin d¹aider le régime, risquaient, bien au contraire, de se retourner contre lui. D¹où la nécessité impérative de leur ouvrir un nouveau champ d¹action, avec la perspective d¹une revanche, de récompenses, d¹avancement. Or, le Maroc tout proche, était alors visiblement voué à la conquête, et en Espagne, où sommeillaient toujours des souvenirs de guerre aux infidèles, il remuait des sentiments patriotiques et religieux. »16
Il y avait déjà une forte rivalité entre France, Angleterre et Allemagne. L¹Espagne ne pouvait se mesurer à ces puissances. Elle était cependant soutenue par l¹Angleterre qui ne voulait pas de la France face à Gibraltar. En même temps l¹Espagne n¹entend pas rester à l¹écart ; la géographie, l¹histoire et la politique font qu¹elle ne peut rester étrangère à ces questions.
A l¹origine c¹est le gouvernement français qui a signé le traité de protectorat du 30 mars 1912 avec le Sultan marocain Moulay Hafid. Dans le premier article de ce traité les Français s¹engageaient à «se concerter avec le gouvernement espagnol au sujet des intérêts que ce gouvernement tient de sa position géographique et de ses possessions territoriales sur la côte marocaine». La France se réservant la part du lion en occupant les régions les plus riches du Maroc, la superficie de sa zone était vingt deux fois plus grande que celle cédée à l¹Espagne. Elle disposait de grands moyens financiers pour la mise en valeur du pays. Laissant à l¹Espagne une petite et pauvre région montagneuse (20.000 kilomètres carrés.) Ce petit territoire presque tout recouvert par le massif rifain, était, pour les deux tiers, un terrain montagneux et inculte (17).
Au niveau économique il n¹y avait rien qui pourrait intéresser le capital espagnol, exception faite des mines de la région de Melilla et les plaines du Loukos sur la côte atlantique. Les 20.000 km2 du Rif et de Jbala, ³ces deux os usés qui nous ont été cédés à grand-peine par la France impérialiste, et dont la pacification a coûté à l¹Espagne 0,97 morts, 1,36 blessés et 170.000 pesetas par kilomètre carré» (18), n¹ont pas fait de l¹Espagne une grande puissance coloniale. En outre, l¹Espagne n¹avait pas les moyens financiers indispensables pour la mise en valeur de sa zone. Surtout qu¹elle traversait une période trouble de son histoire, marquée par le chômage, l¹agitation sociale et politique. Enrique Arques (19) résume bien cette situation. « Si l¹on considère l¹¦uvre intérieure de l¹Espagne si désorganisée et troublée, on comprend l¹abandon absolu dans lequel ces questions graves sont restées. Comment s¹occuper du Maroc, lorsque dans notre propre pays l¹on ne trouve pas de remède à tous les maux qui aboutissent maintenant honteusement à la cherté de la vie, à la pénurie de transports, aux ruines et aux discordes des oligarchies de la décadence ?». Il en résulte que la présence espagnole au Maroc a été marquée par la médiocre situation économique et politique interne. En même temps la France exigeait d¹elle de se cantonner dans une étroite zone montagneuse, et condamnée en quelque sorte à une présence anonyme. De fait c¹est la France qui est la puissance protectrice du Maroc en signant le traité du protectorat avec le sultan du Maroc.
Les notes

2 Il s'agit des deux ouvrages de Germain Ayache, les origines de la guerre du Rif, Paris-Rabat, Publications de la Sorbonne-SMER. Et la guerre du Rif, l'Harmattan, 1996. Je cite ici en priorité les travaux de G. Ayache du fait que ce dernier était un précurseur dans ce domaine, et ses travaux ont bien marqué le champ de la recherche sur la présence espagnole dans le Rif. Cependant il ne faut pas oublier d'autres chercheurs marocains qui continuent d'enrichir ce domaine, nous citons principalement : Ben Azzouz Hakim, Abdelmajid Benjalloun (le spécialiste du mouvement nationaliste dans le nord du Maroc), Tamsamani Khallouk, AZIZA Mimoun (histoire socioéconmique du Rif sous Protectorat), Mohamed Kharchich²etc.
3 Maria Rosa de Madariaga a été à côté de Bernabé lópez García et Victor Morales Lezcano parmi les premiers historiens espagnols à se consacrer à l'étude de l'histoire du protectorat espagnol au Maroc. Déjà en janvier 1973, M. Rosa de Madariaga participa au congrès international ayant lieu à Paris à l'occasion du cinquantième anniversaire de la République du Rif dont les actes ont été publiés chez L'Harmattan en 1976. Elle est également l'auteur de plusieurs articles relatifs aux thèmes marocains et à la présence espagnole dans le Rif, ces travaux de recherches commencés à la fin des années soixante et au début des années soixante dix ont abouti à la soutenance d'une thèse de doctorat en histoire à l'Université de Panthéon la Sorbonne en 1987 sous le titre, l'Espagne et le Rif : Pénétration coloniale et résistances locales. Ce travail a fait l'objet d'une publication sous de titre de : España y el Rif , Crónica de una historia casi olvidada, Ed. Ciudad Autónoma de Melilla, 2000 (segunda edición). Il est également l'auteur d'un remarquable ouvrage portant sur la participation des troupes marocaines dans la guerre civile espagnole, il s'agit de : los moros que trajo Franco, la intervención de tropas coloniales en la guerra civil, Ediciones Martínez Roca, Madrid, 2002. Quant Victor Morales Lezcano, nous citons. El colonialismo hispano-francés en Marruecos: 1898-1927, Siglo veintiuno ediciones, Madrid, 1976; España y el norte de África, El Protectorado en Marruecos: 1912-1956. Edición UNED, Madrid, 1984; el final del Protectorado hispano-francés en Marruecos, el desafío del nacionalismo magrebí ( 1945-1962), publicaciones del Instituto Egipcio de Estudios Islámicos en Madrid, 1998.
4 Salas Larrazabal, Ramón, el protectorado de España en Marruecos, Madrid, Mapfre, 1992.
5 Joan Nogué y José Luis Villanova (eds), España en Marruecos (1912-1956), discursos geográficos e intervención territorial, Editorial Milenio, Lleida, 1999.
6 Je me réfère particulièrement à son travail intitulé: « Imágenes del protectorado de Marruecos en la pintura, el grabado, el dibujo, la fotografía y el cine », in España en Marruecos, op. Cit. Pp. 375-399. Il vient de publier récemment deux ouvrages, le premier intitulé la imagen del magrebí en España. Una perspectiva histórica, siglos XVI-XX. Edicions Bellaterra., Barcelone, 2002. Et le deuxième intitulé, Marruecos y el colonialismo español (1859-1912), de la guerra de África a la penetración pacífica. Chez le même éditeur. Cela reflète un certain dynamisme des universitaires espagnols dans ce domaine et une telle importance que commencent à prendre les thèmes relatifs au protectorat espagnol au Maroc. Cela va sans oublier les remarquables travaux de Antonio Bravo Nieto qui portent essentiellement sur l'urbanisme dans le Nord du Maroc à l'époque du Protectorat, Arquitectura y urbanismo español en el norte de Marruecos. Consejería de Obras y Transportes. 2000. Vicente Moga Romero, à travers ses travaux et la collection « La Biblioteca de Melilla » qu'il dirige fournit un effort énorme dans ce sens et participent à l'enrichissement de la bibliographie espagnole sur le Maroc et particulièrement sur la période du protectorat.
7 Il s'agit de: Javier Ramiro de la Mata, origen y dinámica del colonialismo español en Marruecos, Editado por Ciudad Autónoma de Ceuta, Archivo Central, 2001. Fernando Rodriguez Mediano y Elena Felipe (Eds), el protectorado español en Marruecos : gestión de identidades, Madrid, CSIC, 2002. Il aussi notre ouvrage récemment publié : AZIZA Mimoun, la sociedad rifeña frente al protectorado español de Marruecos (1912-1956), Edicions Bellatera, Barcelona, 2003. Et celui de José Luis Villanova, el Protectorado de España en Marruecos, organización política y territorial. Edicions Bellaterra, Barcelona, 2004.
8 Zaïm F. le Maroc et son espace méditerranéen, Confluences, Rabat, 1990, pp. 89-90
9 Robert Ricard, études hispano-africaines, publications de Instituto General Franco de Estudios e Investigación Hispano-Arabe, Imprenta del Majzen, 1956, Tetuán, p. 183.
10 C'est J. Costa même qui avait écrit auparavant en s'adressant aux autorités espagnoles « respecter l'intégrité et l'indépendance du Maroc n'est pas suffisant, l'Espagne doit en plus la garantir contre toute tentative d'annexion, de protectorat ou de démembrement » Joaquin Costa M., discursos en el Teatro de la Alhambra de Madrid, 1884 cité par José María Cordero, « el pensamiento español sobre Marruecos : problemas nuevos, criterios perennes » in Cuadernos Africanos y Orientales, n°35, 1956, p.17.
11 Gazalo de Reparaz parle du Rif comme un prolongement de l'Espagne, « le Rif, cette région, limitée au Nord par la Méditerranée et à l'ouest par l'Océan, c'est un vrai prolongement de l'Espagne méridionale. Ses grandes montagnes, dit un auteur contemporain, forment le rebord du bassin méditerranéen, elles sont composées des mêmes roches, ont la même direction et elles sont aussi anciennes que les montagnes de sud de l'Espagne » in política de España en África , Imprenta Barcelonesa, 1907, p.98.
12 Entre 1872 et 1884 on voit se multiplier en Espagne les publications africanistes. Les « rudimentos » du P. Lerchundi en 1872, suivi par « el país del misterio » de José Alvarez Pérez, en 1876, puis en 1877« los viajes por Marruecos » de Francisco de A. de A. de Urrestazu. Ensuite on relève en 1878 « la descripción histórica de Marruecos » de P. Manuel Pablo Castellanos et Tirso Rodrigáñez, en 1881le récit de voyage de Benítez à travers le Sahara, en 1881 les “Estudios políticos y sociales sobre Marruecos” de Feipe Ovilo Canales, etc.
13 Corvera Manuel, Marruecos tipología comercial, Cádiz, 1907, p. 3.
14 Dans La société Royale de Géographie se sont fondues : la première Société de Géographie de Madrid, la Société espagnole d'Africanistes et Coloniaux et la Société de géographie commerciale.
15 Bulletin du Comité de l'Afrique Française, juillet 1904, pp. 215-218.
16 Ayache, Germain. Les origines de la guerre du Rif, Paris ; Rabat,1981, p. 78-79.
17 1 300 000 ha de terrain montagneux et inculte. Sur les 681 100 ha considérés comme cultivables, 351 000 seulement se prêtaient aux cultures herbacées, le reste, 330 000 ha, ne convenant qu'à des plantations (chiffres établis après la conquête par le Service agronomique de la zone et cités par Rafael de Roda Jiménez in economia marroquí . Los problemas del campo, Ceuta, 1941, pp. 9-10.
18 «Estos dos huesos raídos a duras penas consentidos por la imperialista Francia, y cuya pacificación costó a España a razón de 0,97 muertos, 1,36 heridos y 170.000 pesetas el kilómetro cuadrado ” Tomás Perez V, «Marruecos, estudio geográfico-económico, Barcelona, Bosch. 1935.
19 Dans Bulletin du Comité de l'Afrique Française, janvier-mars, 1918, pp.62-63.

Par Mimoun AZIZA
* (Faculté des Lettres et Sciences Humaines. Université Moulay Ismail de Meknès.)

(a suivre)

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:05

Sebta , Mellilia et les îles

C’est Emile Durkheim qui affirmait « L’avenir ne peut être évoqué du néant ». Quand on aborde les relations entre le Maroc et l’Espagne, les réalités historiques sont incontournables.

En effet, entre les deux rives de la Méditerranée, il n’y a pas de peuples qui partagent autant d’interférences historiques et culturelles comme les peuples marocain et espagnol. A cause de cela, on entend souvent dire de part et d’autre du Détroit que « ces deux peuples sont condamnés à s’entendre ». Mais l’entendement suppose la connaissance, le dialogue et le respect mutuel bannissant tous les complexes hérités de temps révolus. Certes des points forts dans l’histoire commune des deux peuples avaient dressé des barrières psychologiques chez certaines catégories de l’opinion publique espagnole qui véhiculent encore, par méconnaissance, des clichés et des stéréotypes sur le Maroc et les Marocains. Ces barrières psychologiques surgissent chaque fois que l’actualité rappelle l’existence de dossiers litigieux entre les deux pays.

Aux deux bords du Détroit, tout citoyen et militant des droits de l’homme, épris de justice et de légalité, a le devoir d’agir et d’œuvrer pour l’amélioration des relations entre les deux peuples, en ouvrant un débat serein sur tous les dossiers litigieux qui les opposent. Car la conclusion qu’on peut tirer en suivant les réactions d’une large partie de l’opinion publique espagnole à travers la presse, la télévision et l’Internet , c’est que le fond de nos problèmes réside dans un déficit de connaissance entretenu parfois, par opportunisme, par des politiciens soucieux plus de compter la moisson des urnes que de préparer l’avenir. Ces politiciens ont besoin de méditer cette réflexion du politicien français Edgar Faure quand il disait que « gouverner c’est prévoir ». Cette méconnaissance des dossiers est entretenue également par certains médias, qui au mépris de toute déontologie de la profession, « abrutissent » leurs lecteurs par de fausses opinions sur le Maroc et les Marocains. Il semble, comme l’a bien confirmé un journaliste espagnol que malheureusement « l’image négative du Maroc se vend bien en Espagne » A cet égard, la société civile peut jouer un rôle important dans cet apprentissage à communiquer et à se connaître dans la transparence et la confiance et surtout sans complexe. Et il est évident, que le premier pas pour résoudre un problème c’est de le poser.

C’est dans cet esprit et dans le cadre d’un débat constructif, que sera abordé ici, le dossier de Sebta, Mélillia et les îles, contentieux qui surgit au gré des événements : l’attaque espagnole contre l’îlot marocain du Tourah-Leïla, le sursaut des migrants subsahariens contre les clôtures des deux villes occuppées et dernièrement la visite du chef du gouvernement espagnol le socialiste Jose Luis Rodriguez Zapatero, visite qualifiée par euphémisme par le porte parole du gouvernement marocain d’inopportune. Sur ce dossier, certaines déclarations faites par des responsables politiques et certaines idées émises par des médias espagnols nous interpellent en tant que citoyens marocains.

Pour commencer, interrogeons d’abord le référentiel juridique. En droit international, le colonialisme se définit par l’établissement d’une domination, souvent par la violence, sous trois aspects : (i) économique, dont la finalité est de faire prévaloir les intérêts de la métropole et l’occupation des terres par la force,(ii) politique, visant l’instauration avec des modalités variées d’un système de sujétion et (iii) culturelle, la métropole imposant sa culture comme culture dominante. Cette définition s’applique parfaitement aux colonies espagnoles au Nord du Maroc. C’est par la violence qu’elles étaient occupées militairement à partir de la fin du XVème siècle :Melilla en 1497 par Pedro Estopignan attaché au duc Medina-Sidonia, Sebta devenue officiellement colonie espagnole en 1640 cédée par les Portugais qui l’ont occupée en 1415. Il convient de rappeler à cet égard que la superficie des deux présides a été largement étendue suite à la défaite de Tétouan en 1859( cf l’article 1er du traité de Tétouan). le penon de Velez fut occupé par Ferdinand V en 1508, Le Penon d’Alhucemas occupé le 28 août 1673 sous le règne de Charles II. Enfin les îles Jaafarines tombèrent sous la domination d’Isabelle II le 6 janvier 1848.

Cette violence coloniale a donné lieu à de nombreuses tentatives de libérer ces territoires par les sultans du Maroc. On peut rappeler à ce sujet, le siège de Sebta par Le sultan Moulay Ismaël qui dura plus de vingt ans, de 1697 à 1720, les tentatives du sultan sidi Mohammed Ben Abdellah de reprendre Melilla et le siège de Sebta en 1780 pat Moulay Yazid., sans compter les incursions des tribus avoisinantes tentant de libérer ces colonies dont elles ont été chassées. Le peuplement des présides a été organisé par les autorités de Madrid. Cette pratique coloniale vide de sa substance le principe de l’autodermination. Le changement de l’aspect ethnique de ces territoires à la suite de l’occupation étrangère ne constitue pas une base d’application valable de ce principe , cela aboutirait à sauvegarder le statut colonial des présides : cette population étrangère espagnole qui a chassé la population d’origine ne peut être considérée comme une population autochtone au sens de l’article 73 de la Charte des Nations unies..

A cet égard, la comparaison de la situation juridique des présides avec le rocher de Gibraltar est frappante L’Espagne s’est toujours attachée à souligner le caractère colonial du rocher cédé aux anglais en 1704. Elle a rejeté le référendum effectué par la Grande Bretagne le 1er septembre 1967 estimant que « les habitants de Gibraltar constitueraient une population immigrée, dont l’opinion ne pourrait justifier le maintien d’une souveraineté étrangère sur une partie de son territoire », position juridiquement fondée puisqu’elle a été entérinée par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Ici , l’Espagne a bien défendu le principe que l’autodétermination n’a pas pour objet d’amputer l’intégrité territoriale des Etats.

Certains milieux espagnols( voir entre autre, différents articles d’El Faro de Sebta) font circuler l’idée que les colonies espagnoles au Nord du Maroc ont été occupées avant la constitution de l’Etat marocain, ce qui est simplement un mensonge et une déformation de l’histoire parce que l’Etat marocain est né au VIIIème siècle sous la dynastie Idrisside , se fortifia après, au point qu’au XIIème siècle, l’Andalousie avec son prolongement portugais avait constitué une province d’un puissant Etat marocain sous les Almoravides et les Almohades.

Si ceux qui disent que « ces territoires n’ont jamais été qu’espagnols » justifient le fait colonial par le temps qu’ils aient passé sous la domination coloniale : cinq siècles pour la plus ancienne des colonies, Melilla, cet argument est dangereux et non fondé. Les Portugais ont occupé Macao en 1557 et les Arabes sont bien restés en Andalousie huit siècles, on ne peut penser, que sur le plan juridique et historique, cela soit un argument pour justifier une quelconque revendication de ce territoire !

Par ailleurs , il faut rappeler que les causes qui étaient à l’origine de cette occupation s’inscrivaient dans cette idéologie des croisades : la lutte entre pays de l’Islam et pays de la chrétienté. Espionner les pays musulmans et prévenir les attaques des corsaires, c’était le rôle assigné à ces colonies qui servaient de concentration des armées et de lieux d’incarcération des criminels les plus dangereux. Cet esprit des Croisades n’a plus aucun fondement dans les relations internationales du XXIème siècle. En juillet 1991, le Maroc et l’Espagne avaient bien signé un traité d’amitié et de bon voisinage Dans le préambule de ce traité , il est bien précisé que les deux parties signataires du traité sont "persuadées que l’entente réciproque et la coopération entre les deux royaumes sont la garantie indispensable de la paix , de la stabilité et de la sécurité de cette région et le meilleur moyen de servir les objectifs de progrès et de développement des deux peuples".

De toute évidence, l’image de l’Espagne demeure ternie par l’existence de ces colonies qui sont les derniers vestiges du colonialisme en Afrique. C’est cet anachronisme qui a favorisé le règlement négocié des cas similaires par les Portugais à Macao et par les Britaniques à Hong Kong et à Gibraltar. Les Britanniques ont opté dans le cas de ce territoire espagnol pour une solution négociée ce que propose le Maroc et refuse encore l’Espagne Ceci revient, en paraphrasant le philosophe français Pascal à croire à l’existence de deux vérités, dans notre cas , celle qui est en deçà du Détroit est erreur au delà Rappelons à ce propos que le gouvernement espagnol avait opté pour la voie de la sagesse et cédé d’autres colonies au Maroc par la négociation : Tarfaya en 1958, Sidi Ifni en 1969 et le Sahara en 1975. Et bien avant, il a du évacuer par la force Larache et Mahdia.

Ce même gouvernement aurait du opter pour cette même solution en 1956, puisque pendant la période coloniale, l’Espagne a intégré Sebta et Melillia sous le régime du Protectorat, l’Espagne reconnaissant par-là la souveraineté du Khalifa de Tétouan sur ces territoires au même titre que le reste de la Zone Nord. Mais quand la France a décidé d’octroyer l’indépendance au Maroc, l’Espagne a suivi tout en amputant, sous la pression des franquistes, le Maroc des deux présides et des îles.

L’attachement des Marocains à cette partie de leur pays est indéfectible. Il faut rappeler, à ce propos, que la ville de Sebta en particulier a joué un rôle important dans l’histoire du Maroc. Elle rivalisait au XIIème siècle avec Fès et comptait un nombre important de medersas, de mosquées et de zaouïas, monuments que le colonialisme portugais, mu par un esprit inquisitoire, s’est acharné à détruire.

Sebta était l’une des huit provinces de l’Etat Almohade Des symboles de notre culture sont originaires de cette ville : pour ne citer que les plus connus, les savants Abou Al Abbas Sebti, El Cadi Ayad qui avait laissé parmi ses oeuvres une monographie des savants de la ville, mais le plus célèbre et qui reste une fierté de notre histoire et de notre culture est le géographe Charif Al Idrissi( 1099- entre1165 et 1186) dont l’encyclopédie Universalis nous dit qu’ « il apporta des renseignements nouveaux à la science géographique ,« il est le premier à nous procurer des notices sur tous les pays chrétiens » ; son œuvre est considérée comme « l’encyclopédie la plus remarquable du moyen âge ».

Ces symboles de notre patrimoine culturel comme ces territoires dont ils sont originaires font partie de notre mémoire collective , elle est transmise de génération en génération, c’est ce qui explique qu’à aucun moment de notre histoire n’a cessé la revendication des Marocains pour libérer ces colonies. Sur le plan diplomatique, le Maroc a revendiqué ces territoires dans toutes les instances internationales, aux nations unies( voir discours de Mr Benaïssa devant l’assemblée générale le 14 septembre 2002), à la conférence islamique, à la ligue arabe, aux sommets des non alignés , à l’OUA quand il était membre, etc.

A la lumière de ces arguments, ni la loi espagnole sur les étrangers qui fait d’une population marocaine des étrangers dans leur terre, ni le statut d’autonomie des deux villes, ne peuvent changer la nature du fait colonial, que tout espagnol démocrate ne peut que réprouver.

Comme dans tous les cas similaires, la restitution de ces colonies à leurs ayant droits est une question de temps et il serait vivement souhaitable qu’elle se passe et au plutôt dans un cadre négocié qui sauvegarde les intérêts des deux pays et préserve les relations entre les deux peuples. L’existence de ces colonies à l’aube du XXIème siècle est incontestablement un anachronisme parce la géographie est têtue et encore plus l’histoire.
Par Mohamed Khachani

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:06

Le faux contentieux de l'île de Perejil

Nous donnons l'article de Maria Rosa de Madariaga, paru dans le journal espagnol «El Pais », daté du mercredi 17 juillet 2002 et portant sur l'Ilot Leila faisant partie du territoire marocain.

La nouvelle est apparue en premier plan dans toute la presse de ce 12 juillet : un détachement de gendarmes marocains a occupé l'île de Perejil située à proximité de Ceuta. Les radios et chaînes TV ont réservé une large place à l'événement. : Alarme, indignation casus belli avec le Maroc ?
La majorité des lecteurs qui n'a jamais entendu parler de cet îlot s'est efforcée de repérer sur les cartes reproduites par les quotidiens d'information où pouvait bien se trouver exactement cette île ? Elle est en fait située à 200 mètres de la côte marocaine, dans les eaux territoriales du Maroc, à 40 km de Tanger, 14 km de l'Espagne et 8 km de Ceuta et s'étend sur 13,5 hectares, c'est à dire 135.000 mètres carrés. Elle est inhabitée même si elle est régulièrement fréquentée par des pêcheurs et des éleveurs de caprins résidant dans les alentours du Jbel Moussa.
A qui appartient cette île ? Pour certains à l'Espagne, pour d'autres la chose n'est pas aussi claire et à cet effet nous allons faire un bref rappel historique.
Tout d'abord parmi les auteurs du XIXème et XXème siècle qui ont consacré leurs recherches au Maroc, très peu font référence à l'île de Perejil. Au cours de la guerre franco-britannique, l'Espagne étant alors alliée de Napoléon, l'Angleterre occupa cette île temporairement en 1808 dans le but d'exercer une pression sur Ceuta qui de son côté fût soumise au blocus naval de la part des Anglais. La Gazette de Madrid rendit compte de l'événement en ces termes : «Le 28 mars un détachement de 300 hommes de la garnison de Gibraltar prit possession de l'île de Perejil qui appartient à l'empire marocain» (Carlos Posac Mon, Prélude à la guerre d'indépendance dans la zone de Gibraltar, carnets d'archives municipales de Ceuta, 1997).
L'Angleterre qui avait occupé l'île avec le consentement du Sultan à qui elle avait demandé l'autorisation pour ce faire, se retira selon son bon
vouloir malgré les protestations de l'Espagne qui ambitionnait d'en prendre possession. Plusieurs tentatives espagnoles d'occuper l'île dans le courant
du XIXème ont échoué. Après l'occupation des îles Jaafarines en 1848, sous le gouvernement du général Narvaez, l'Espagne avait projeté d'occuper l'île de Perejil mais ses desseins furent contrariés par l'opposition de l'Angleterre. Dans son œuvre «La question du Maroc du point de vue espagnol
(1905)» Gabriel Maura Gamazo nous dit à ce sujet : «nous n'avons pas pu nous approprier également de l'île de Perejil du fait de l'opposition de l'Angleterre. Cet échec devait nous servir de leçon ; nous n'obtiendrons jamais rien au Maroc, si nous ne garantissons pas à l'Angleterre la neutralité du détroit de Gibraltar ou tout au moins notre neutralité vis à vis de l'Angleterre dans le détroit.» De nouveau il y eut une autre tentative espagnole infructueuse d'occupation de l'île en 1887 signalée par le Marquis de Mulhacen (Politique méditerranéenne de l'Espagne 1704-1951,
Madrid, 1952).
Opposition donc de l'Angleterre d'un côté contre l'occupation de l'île par l'Espagne mais également des Marocains eux-mêmes comme le reconnaît Gabriel Mora quand il aborde les événements de 1887 : «une commission espagnole qui avait entrepris des préparatifs pour les travaux de construction d'un phare fut assaillie par des Marocains venus de Tanger qui détruisirent les fondations de ce premier ouvrage.» Tomas Garcia Figueras ( Maroc. Action de l'Espagne en Afrique du Nord 1941) rend compte de l'incident en ces termes :
«L'Espagne a fait un faux pas en envoyant une commission d'études sur l'île de Perejil ; le Sultan du Maroc a protesté s'agissant d'une action menée sur son territoire sans son autorisation préalable et le plus grave dans cette affaire c'est qu'elle a révélé un haut degré d'ignorance dans les milieux dirigeants de la politique espagnole, vu que nous avons dépêché cette commission en croyant, alors qu'il n'en était rien, que cette île nous appartenait.»
Nous avons passé en revue minutieusement tous les traités entre l'Espagne et le Maroc ou avec d'autres puissances en relation avec le Maroc, depuis celui signé le 1er mars 1799 à celui du 29 décembre 1916 sans trouver la moindre allusion à cette île. Ceux relatifs à l'extension des limites de Ceuta, comme celui de Tétouan du 29 avril 1860 ne le mentionnent pas non plus.
D'autres comme la convention franco-marocaine du 30 mars 1912 établissant le Protectorat au Maroc comme la convention hispano-française du 27 novembre de la même année n'en font aucune référence. On peut donc en déduire que l'Espagne n'a jamais pu exercer sur cette île un quelconque droit de souveraineté et que, même si cela n'est pas explicitement mentionné, cette
île faisait partie de la zone du Protectorat espagnol. Pour les mêmes raisons, il est révélateur qu'aucune fortification n'ait été construite sur l'île conformément à l'article 7 de la déclaration franco-britannique du 8 avril 1904 et l'article 14 de la convention franco-espagnole du 3 octobre de la même année qui stipulent que pour assurer le libre passage dans le détroit de Gibraltar, les deux gouvernements conviennent de ne pas permettre
que s'érigent des fortifications ou ouvrages stratégiques sur la côte marocaine comprise entre Melilla et les hauteurs de la rive droite du Sébou sur la côte atlantique.
Tomas Garcia Figueras, idéologue de l'africanisme militaire de l'époque franquiste établissait une nette distinction entre les places de souveraineté espagnoles qu'il énumère avec exhaustivité sans mentionner l'île de Perejil, et la zone du Protectorat en précisant que «Les places de Ceuta et Melilla disposaient d'une aire extérieure de souveraineté dont les limites avec le Maroc ont été établies par Traités. Il convient donc, pour éviter toute confusion commise si fréquemment et lamentablement par l'Espagne, de bien distinguer les territoires de souveraineté et le reste de sa zone de Protectorat où tous les actes sont pris au nom du Khalifa du Sultan dans les limites tracées par les accords internationaux.»
Il en résulte à l'évidence que l'île de Perejil ne faisait pas partie des places de souveraineté sinon du Protectorat, de telle sorte que lorsque le Maroc obtint son indépendance en 1956, l'îlot devait se retrouver dans le nouvel Etat indépendant.
Il ne nous échappe guère que les aspects politiques prennent le pas dans cette affaire qui gagnerait à être examinée avec objectivité et impartialité. Il convient de souligner que le contentieux entre l'Espagne et le Maroc manque de justification historique et ne devrait par conséquent pas exister du tout.


par Maria Rosa de Madariaga

* Maria Rosa de Madariaga est historienne spécialiste du Maroc, Al Bayane a déjà eu le plaisir de présenter à ses lecteurs ses deux ouvrages «l'Espagne et la Guerre du Rif» et «Les Marocains enrôlés par Franco».

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:08

Le problème de Sebta et Melilla demeure entier

La crise maroco-espagnole a connu des développements positifs après le retrait des forces espagnoles de l'îlot Leïla, commente lundi la presse belge qui continue de consacrer commentaires et reportages à la question, en soulignant que le problème de Sebta et Melilla demeure cependant entier. Citant une habitante de la ville occupée de Sebta, le quotidien «La Dernière Heure» rapporte que cet épisode avait tout d'un «film hollywoodien».
«Je n'aurais jamais imaginé que l'Espagne, au XXIème siècle, puisse réoccuper à la faveur d'une opération militaire spectaculaire un bout de territoire totalement inconnu», a poursuivi Maria.
Mais si la question de cet îlot est «en passe d'être réglée, le statut des enclaves espagnoles de Sebta et Melilla ne l'est toujours pas pour le Maroc», commente le journal.
De son côté, l'envoyé spécial du quotidien bruxellois «Le Soir» décrit Sebta comme une ville représentative de «La hargne que cet anachronisme colonial espagnol met depuis un demi millénaire à ne pas vouloir s'extirper des côtes africaines, telle une écharde plantée dans l'orteil du monde arabe».
La chaîne RTBF explique, pour sa part, que même «si la crise est passée, l'essentiel est loin d'être réglé. Car, au-delà de l'épisode de Persil, digne d'un grand guignol, il y a les relations plus que tendues entre l'Espagne et le Maroc, et ce depuis des années».
Les deux pays s'opposent sur un grand nombre de questions, notamment «les deux enclaves espagnoles de Sebta et Melilla, sur les côtes marocaines (...) les Espagnols, qui revendiquent eux-mêmes Gibraltar, ne veulent à aucun prix lâcher» les territoires sous leur contrôle en terre africaine, conclut-elle.

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:09

Des vestiges du Moyen-âge

La presse espagnole...
Les publications hebdomadaires espagnoles d'information générale appellent, dans leurs livraisons de la semaine écoulée, le gouvernement de Madrid à opter pour une politique réaliste digne du 21ème siècle, en reconnaissant la non viabilité de «résidus coloniaux» sur le territoire marocain. Les hebdomadaires proposent particulièrement aux dirigeants politiques et militaires espagnols de placer les relations avec le Maroc dans une optique d'avenir, basée sur le respect de la dignité d'un pays voisin.
Le journaliste Jésus Pardo, ex-correspondant de Cambio 16 au Maroc en 1974, et fin connaisseur de l'histoire récente des relations politiques maroco-espagnoles, souligne, dans un commentaire dans la revue «La Clave», que l'Espagne «ne pourra avoir une politique marocaine crédible tant qu'elle n'a pas liquidé ses résidus coloniaux au Maroc», parce que le fait de vouloir être aujourd'hui «une puissance coloniale en exercice coûte cher». Il suffit seulement de jeter un coup d'œil sur la carte pour se rendre compte que l'île Tourah se trouve à quelques mètres de la côte marocaine, ce qui signifie qu'elle est marocaine.
Il estime qu'il est totalement faux de dire que Sebta et Melilla sont des villes «comme Zamora ou Jaén (Espagne). Sebta et Melilla, au même titre que cette île (NDRL : Tourah) et les îles Jaâfarines, sont autant d'insultes à la dignité nationale du Maroc. Le moment est venu de se confesser, surtout si nous voulons parler avec conviction de Gibraltar, un phénomène géographique équivalent à Sebta et Melilla», écrit Jésus Pardo.
Il est temps que les Espagnols, au 21ème siècle, ignorent le testament laissé par Elisabeth la Catholique qui avait ordonné de «persécuter, jusqu'à la mort, Le Moro». Les Espagnols d'aujourd'hui sont appelés à «donner aux Marocains ce qui leur revient de droit», argumente le journaliste.
L'hebdomadaire «interviu» (800.000 exemplaires) note que tout citoyen de Bruxelles, de Londres ou de toute autre capitale européenne, qui a lu au moins une ligne dans la presse sur la «crise du Persil», pensera que l'Espagne du 21ème siècle, garde certains territoires se trouvant sur la côte marocaine.
L'éditorialiste se demande pourquoi M. Aznar a recouru à la seule alternative d'envoyer ses forces spéciales pour résoudre la crise de l'île de Tourah?
Dans un reportage intitulé : «les autres Persils», «interviu» a illustré son édition de monographies des îles et des villes occupées par l'Espagne dans le nord du Maroc (Tourah, Rocher d'Al Hoceima, Rocher de Velez La Gomera, les îles Jaâfarines).
Le monde a assisté en ce mois de juillet à l'éclatement de la crise baptisée «Persil», mais l'Espagne compte «d'autres Persils qu'elle qualifie de zones de souveraineté», estime de son côté l'écrivain journaliste Catalan Joan Barril, dans un commentaire intitulé : «Aznar et les devoirs d'été».
Pour lui, le Maroc n'est pas un «Etat dont la politique est régie par la passion pour par les querelles historiques».
Pour Tiempo, la question du Sahara a été à l'origine de «la rupture de fait dans les relations entre Rabat et Madrid».
Le journaliste-écrivain Juan Manuel de Prada écrit sur un ton sarcastique : «Sincèrement, je crois que la propriété légitime de l'îlot revient à la paysanne marocaine (Rahma) et à son troupeau de chèvres».
La revue Cambio 16 met en garde, dans son éditorial, l'Espagne contre le fait que l'affaire de l'île va se prolonger davantage et qu'elle doit se préparer pour faire face à l'hémorragie économique que suppose la vigilance constante en Méditerranée, en plus de la pression psychologique de «celui qui se sent continuellement menacé».
...un quotidien belge
L'intervention espagnole dans l'îlot Tourah n'a pas seulement montré l'unanimité qui s'est dégagée au Maroc sur cette affaire, elle a «surtout remis au devant de l'actualité les anachronismes coloniaux que constituent les enclaves espagnoles de la côte nord-africaine», écrit mardi le quotidien bruxellois «Le Soir».
Il est difficile «d'imaginer désormais qu'un compromis puisse être trouvé entre Madrid et Londres sur la question du Rocher de Gibraltar, et nier parallèlement au Maroc le droit d'engager une démarche semblable sur Sebta et Melillia», explique le journal.
Dans un commentaire sur l'attitude adoptée par l'Union européenne lors de ce conflit, «Le Soir» reproche aussi à l'UE une gestion qui a «conduit l'Europe aux confins du ridicule».
Le quotidien dénonce «l'incroyable légèreté, sinon la négligence, avec laquelle l'UE a traité cette affaire», tout en s'interrogeant si l'Union allait «rattraper le coup» dans ses relations avec le Maroc.
«La balle est (désormais) dans le camp européen», conclut Le Soir.
Des vestiges du Moyen-âge
selon la presse argentine
L'îlot de Toura (Perejil) «n'a pas d'importance en soi ni pour le Maroc, ni pour l'Espagne», «mais cela ne veut pas dire qu'il ne l'ait pas par dérivation», le rocher étant «un bon prétexte pour entamer une discussion de fond sur la présence européenne en Afrique», écrit lundi le journal argentin «La Nacion».
Le journal fait remarquer que «celà n'a rien de trivial», car «les enclaves espagnoles au Maroc sont les derniers qu'un pays européen conserve dans le littoral ou à l'intérieur de l'Afrique».
«La Nacion» relève que le Maroc a toujours établi un rapport entre les contentieux anglo-espagnol (sur Gibraltar) et hispano-marocain (sur les enclaves) et que le Souverain marocain avait appelé le gouvernement espagnol à «adopter à l'égard du Maroc la position qu'il exige de la Grande-Bretagne».
Le journal argentin rappelle que «les enclaves espagnoles sont des vestiges du Moyen-âge, des guerres de la reconquista et d'une époque où les deux rives du Détroit étaient liées et ce qui se passait d'un côté se répercutait immédiatement sur l'autre».
De ce fait, poursuit «La Nacion», «la présence espagnole au Maroc s'inscrit dans le concept médiéval de «guerre sainte» et non dans celui du colonialisme occidental moderne».
Pour sa part, le journal «Pagina 12» (gauche) a reproché, dans son édition de samedi, au gouvernement Aznar son «orgueil de Persil» et à la presse espagnole son acte «involontairement comique» en décrivant la «reconquista» de l'îlot Perejil sur un ton épique et en parlant de «victoire militaire parfaite» contre un ennemi de six soldats sans armes.
Le journal établit une corrélation entre la réaction du «provincialisme espagnol» et une autre attitude du «Maître de la Moncloa» qui n'hésite pas à exiger de l'Argentine «un plan soutenable» avant de pouvoir bénéficier d'une aide financière internationale «comme s'il était (le secrétaire américain au Trésor) Paul M'Nerill».
«Pagina 12» se demande, par ailleurs, «pourquoi l'Espagne nie à Sebta, Melillia, Perejil et le reste de ses enclaves nord-africaines ce qu'elle réclame pour Gibraltar», entraînant par sa «grotesque opération militaire de reconquista, toute l'Union européenne dans une confrontation avec le monde arabe, raison pour laquelle la Grande-Bretagne et la France ont déjà commencé à se démarquer prudemment de Madrid.
Dans sa livraison de jeudi, le quotidien «Clarin» avait souligné que l'intervention espagnole dans l'îlot de Toura/Perejil «semble avoir été un écho tardif du colonialisme» et relève de ces «démonstrations d'un héroïsme synthétique du gouvernement» espagnol et d'un «semblant d'héroïque artificiellement post-moderne».

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:09

Violation des droits des mineurs marocains à Sebta et Melilla

Le gouvernement espagnol accusé de complicité


L'association de défense des droits de l'Homme de l'Andalousie (APDH-A) a dénoncé hier dans un communiqué la complicité du gouvernement central espagnol avec les autorités de Sebta et Melilla dans la violation des droits des mineurs marocains se trouvant dans les deux présides occupés.
Après les rapports d'Amnisty international et de Human Rights Watch, c'est d'une association locale qu'émanent les révélations sur des comportements inhumains et des situations de non-respect de la législation en vigueur.
Le communiqué dont fait écho la presse espagnole, révèle des cas particuliers de fausses déclarations et des déformations de la réalité par les responsables espagnols tant au niveau central que local. Le 20 avril, affirme le communiqué, le délégué du gouvernement à Sebta avait démenti les affirmations rapportées par le rapport de Human Rights Watch et avait affirmé qu'aucun mineur n'était expulsé de la ville colonisée. Or, deux semaines plus tard, il a procédé à la déportation de douze mineurs.
L'association accuse les gouvernements central et régional de vouloir se débarrasser des mineurs à tout prix sans se préoccuper du respect de la loi en vigueur ou des principes élémentaires des droits de l'Homme. Le rapport révèle aussi qu'il existe une certaine animosité des autorités envers ces enfants qui souffrent d'agressions et d'abus ainsi que d'une forte discrimination à laquelle ils sont soumis du fait qu'ils soient d'origine marocaine.
"Nous ne devons pas permettre que la démagogie et des préjugés racistes des autorités compétentes -gouvernement central et autonomies- convertissent le sujet en un problème d'immigration…il s'agit d'enfants, et c'est sur cette base qu'il faut qu'ils soient traités, avec tout le système de protection auquel ils ont droit." conclut le communiqué.
Dans le cas des douze mineurs de Sebta cité par le rapport, les expulsés n'ont, à aucun moment, été entendus par le procureur, comme l'exige la loi. En plus, il n'y a pas eu de prise de contact avec les services sociaux au Maroc ou avec les familles des enfants.
Avant d'être conduits à la frontière, ils ont souffert d'incarcération ce qui va à l'encontre des normes qui interdisent de mettre des enfants en état d'arrestation dans les locaux de la police. Autre aspect de violation des droits des enfants, la non identification des enfants par un procédé de documentation qui est d'usage dans leur cas.
Tous ces comportements, particulièrement à Sebta, se produisent en l'absence du contrepoids de la justice qui est censée parer à de telles attitudes, mais qui laisse noter une certaine complicité. "Cette position de la justice met en doute tout le système de l'Etat de droit" rajoute le rapport.
Enfin, l'association a annoncé qu'elle allait entreprendre des actions judiciaires avec "l'espoir de voir le ministère public exercer son autorité pour que la législation soit respectée conformément à la Constitution et à la déclaration universelle des droits de l'Homme, ainsi qu'aux principes des droits de l'enfant qui sont violés à Sebta et Melilla."

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:10

Quand l'Espagne s'inspire d'Israël

La décision des autorités locales espagnoles dans la ville spoliée de Melilla d'imposer des cartes magnétiques comme unique pièce d'identité valable pour l'accès à la ville, continue de fomenter la polémique.
Le passage "frontalier" entre Melilla et Nador connaît une grande affluence qui frôle les trente mille personnes par jour dont la plupart sont des habitants de la ville de Nador. Ce transit quotidien se faisait jusqu'à maintenant via la présentation du passeport ou de la carte d'identité marocaine. Mais, les autorités coloniales ont dernièrement opté pour un nouveau système qu'ils comptent mettre en place dès le premier juin prochain. Ce nouveau système consiste en l'octroi par ces autorités d'une carte magnétique à chaque citoyen marocain résidant à Nador ou dans les régions avoisinantes et qui se rend de manière régulière à Melilla.
Ainsi, presque trente mille Marocains devront présenter ladite carte chaque matin dans le passage "frontalier" aux autorités espagnoles. Relié à un système informatique, le poste de passage enregistrera chaque entrée et permettra donc en fin de journée de détecter ceux qui auront manqué à l'appel. Ceci-dit, il faut noter que pour avoir cette carte, le citoyen marocain devra déposer ses empreintes digitales et sa documentation auprès des Gardes civils espagnols. Or, il n'y a point d'humiliation plus grande que d'obliger des Marocains à se faire une pièce d'identité espagnole tout en dévalorisant la sienne. Car, il faut rappeler que les autorités espagnoles ont informé qu'elles n'accepteront plus, à partir du premier juin, les pièces d'identité marocaines. Il est aussi important de noter que l'unique système au monde qui soit similaire à celui que comptent utiliser les Espagnols à Melilla est celui qui est d'usage dans les territoires palestiniens occupés. Les mêmes cartes magnétiques et le même système informatique sont utilisés par l'armée israélienne pour permettre l'accès des Palestiniens aux zones d'occupation.
Les autorités marocaines qui gardent un silence officiel à propos de cette polémique auraient, selon le gouvernement autonome espagnol, accepté cette nouvelle procédure. La seule voix qui a pris l'initiative de dénoncer cette nouvelle démarche est celle du Parti Marocain Libéral (PML) qui a déclenché une grande offensive médiatique et politique afin de sensibiliser tant les autorités marocaines locales à Nador que les citoyens de cette région.
Ce parti politique récemment créé et présidé par maître Mohamed Ziane a appelé les habitants de la région de Nador à boycotter ces cartes et à manifester leur refus à ce nouveau procédé en s'abstenant d'accéder à Melilla le premier juin, date d'entrée en vigueur du système de cartes, ainsi que les 18 et 27 du même mois.
Le vice-président du parti, Abdelmonaim El Chouki, a exigé, lors d'une conférence de presse à Nador, au délégué du gouvernement espagnol dans la ville occupée, Arturo Esteban Albert, de ne tenir en compte que les documents officiels délivrés par les autorités marocaines.
Dans un entretien téléphonique avec notre rédaction, maître Ziane a mis en relief la mauvaise foi avec laquelle les autorités locales espagnoles avaient pris cette décision.
L'objectif, affirme-t-il, est de déposséder les Marocains de leur identité. Car, en refusant de reconnaître les pièces d'identité marocaines, les Espagnols veulent laisser entendre au citoyen marocain que son identité n'a pas de valeur.
A propos de l'aspect juridique de cette démarche, le leader du PML a confirmé son illégitimité tant du point de vue du droit national qu'international. "Un Etat ne peut délivrer des pièces d'identité aux ressortissants d'un autre pays que lorsqu'il s'agit de cartes de résidence, or, dans le cas de Melilla, il s'agit de pièces d'identification délivrés à des citoyens d'un autre pays sur leur territoire et sans droit de résidence" a-t-il déclaré.
Réagissant à cette campagne de sensibilisation du PML, le président de l'autonomie de Melilla, avec son arrogance habituelle, a déclaré à la presse espagnole que le boycott de l'entrée à Melilla ne le dérange pas, car, dit-il, ce sont les Marocains qui ont beaucoup à perdre dans ce cas.

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:10

L'ESPAGNE ET LE RIF

C'est le titre du livre publié par l'historienne Maria Rosa de Madariaga (éditions UNED Centro Asociado de Melilla) révélateur d'une réalité ignorée sur les deux rives du détroit : celle d'une longue guerre coloniale commencée dès 1909 et culminant par un soulèvement généralisé des populations rifaines durant les années 1921-1926. Pour tenter de comprendre les motivations et les ressorts d'un conflit, la guerre du Rif, que les jeunes générations ignorent complètement, l'auteur commence, avec pédagogie, par rappeler le contexte historique et international de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, quand les puissances européennes se disputaient la conquête du continent africain sous couvert parfois d'y mener une œuvre civilisatrice.
Elle rappelle d'ailleurs comment, jeune étudiante, elle entendit parler pour la première fois de la guerre du Rif en 1963, en lisant le quotidien franquiste ABC annonçant la mort de Mohamed Ben Abdelkrim au Caire le 6 février 1963. Le portrait tracé par la presse franquiste est alors très péjoratif pour le héros rifain. Mais issue d'une famille progressiste, elle apprend la vérité sur les événements par la bouche de sa mère qui, par «un raccourci historique» non dénué de bon sens, lui avoue que si Mohamed Ben Abdelkrim (Abdelkrim pour l'Histoire) l'avait emporté, l'Espagne n'aurait sans doute pas connu le franquisme. Sa sympathie pour la cause rifaine naît à partir de ce moment. Historienne scrupuleuse, elle décortiquera les archives pour leur faire cracher toutes les vérités même les moins avouées, sans se laisser emporter par la moindre complaisance. Exercice ardu pour une militante antifranquiste revendiquant en plus sa part de l'héritage andalou légué par la civilisation arabo-islamique.

Un raccourci sans histoire

C'est en 1969, à l'occasion d'un périple sur le théâtre des événements pour recueillir auprès des survivants des témoignages de cet épisode des guerres coloniales, qu'elle se rend compte de la difficulté de la tâche. Elle est frappée par le prestige immense dont jouit Abdelkrim dans le Rif, présent dans toutes les mémoires, non seulement auprès des anciens qui l'ont connu ou ont combattu à ses côtés, mais également auprès des jeunes qui en ont entendu parler à la maison par leurs parents ou grands-parents. Sa recherche sur le terrain va se heurter à la difficulté qu'éprouvera l'historienne à faire la part des choses entre les témoignages fiables et la fiction d'une représentation qui a fortement marqué l'imaginaire populaire. Les amateurs de randonnées montagnardes étaient d'ailleurs toujours frappés de découvrir le portrait de Abdelkrim accroché à l'intérieur des masures juchées sur les pitons isolés dans le fin fond du Rif, sans voie d'accès, sans électricité, sans aucune trace de civilisation hormis cette photographie défraîchie témoin de la ferveur et du souvenir reconnaissant des habitants de cette région. Cet amour que les gens portent toujours à Abdelkrim, remarque l'historienne, contraste avec le silence des manuels scolaires qui ne retiendront de l'épopée rifaine que la révolte de Abdelkrim «humilié par un camouflet du général Silvestre» alors que, soutient-elle, un simple coup d'œil sur le calendrier de l'époque aurait suffi d'établir qu'à l'arrivée du général Silvestre à Melilla en février 1920, Abdelkrim avait déjà quitté ces lieux depuis décembre 1918.
Non, les véritables causes, l'auteur les a trouvées dans les convoitises suscitées par les richesses minières réelles ou supposées du Rif qui expliquaient les visées des grandes puissances. A tel point que la France n'attendit même pas de traiter avec le pouvoir central d'un Etat toujours indépendant, mais s'empressa, dès 1904, de se faire octroyer par Bouhmara une concession de 99 ans pour l'exploitation des mines de fer de Bou Ifrour. Suivie par l'Espagne en 1907 au profit de la «Compagnie Espagnole des Mines du Rif». De 1914 à 1925 on ne compta pas moins de 403 permis de recherche couvrant le Rif central et oriental, 89 les Ghomaras et 182 les secteurs Tétouan-Larache, même si les exploitations n'ont finalement concerné que les minerais de fer, de plomb et de zinc. Le livre ne consacre pas moins de 123 pages à décortiquer par le détail les prétentions des puissances industrielles de l'époque, les intérêts en jeu, les pressions et les tractations visant à l'accaparement des potentialités supposées du «nouvel Eldorado ».

Avec la légitimité des Sultans

Ce fut d'ailleurs le chantier de construction du chemin de fer devant faciliter l'exportation des minerais vers le port de Melillia qui devint la cible des assauts répétés des tribus Gueleiya et se trouvait ainsi continuellement interrompu. En 1909, une série d'accrochages ponctuée par des batailles rangées dont celle de Khandak Adib firent, dans les rangs de l'armée espagnole, plus de 200 morts dont deux généraux et près de 2000 blessés. Un tournant dans les affrontements entre les tribus
Gueleiya et l'armée espagnole qui y connut une première défaite prémonitoire pour ce qui allait être la débandade d'Anoual. Ces hostilités furent à l'origine d'une crise diplomatique ouverte entre les deux pays marquée par la volonté désespérée de Moulay Hafid de sauvegarder l'intégrité territoriale du Maroc sérieusement menacée par le débarquement stigmatisé par la diplomatie marocaine de 60.000 soldats. Ce fut par contre la première tentative du Chérif Mohamed Ameziane d'unifier les rangs des harkas des tribus Gueleiya et celles du Rif central notamment les Beni Ouraighel qui devait préfigurer du soulèvement généralisé de 1921.
Ne voulant pas se laisser confiner dans un rôle de spectatrice passive face à ces velléités unificatrices, l'autorité militaire espagnole s'ingénia, dès lors, à fomenter des dissensions permanentes entre tribus. En particulier par l'interdiction de la pratique des amendes qui permettait de régler par ce biais les dettes de sang au sein d'une même tribu. Ceci eut pour effet d'exacerber les luttes intestines entre tribus, entre familles et même entre individus du même clan. Le chaos organisé grâce à la complicité des notables amis de l'Espagne chargés de mener sur le terrain cette politique, allait bientôt se retourner contre ces derniers démasqués par les partisans du Cadi Abdelkrim.
L'antidote de la présence coloniale fut l'exacerbation du sentiment national et très vite le dépassement de l'appartenance tribale devait déboucher sur la prise de conscience par les Rifains de leur appartenance nationale.
Les tribus des Gueleiya et des Bni Ouriaghel qui avaient combattu la dissidence de Bouhmara reconnaissant ainsi l'autorité de Moulay Abdelaziz, avaient rallié Moulay Hafid, dès son intronisation, sur la foi de l'engagement de ce dernier à défendre l'indépendance du Maroc.
Entre temps, les tribus qui s'étaient mobilisées sous la direction du Chérif Mohamed Ameziane, dans la lutte contre la pénétration étrangère, ne purent maintenir leur unité, après le décès de ce dernier en 1912. Ce n'est que six ans plus tard, sous l'impulsion du Cadi Abdelkrim Al Khattabi Al Ouriaghli, que le flambeau de la lutte fut repris. Le Cadi, qui jouissait d'une grande autorité morale, avait été nommé par le sultan Moulay Hassan 1er et confirmé par Moulay Hafid. Il tirait toute sa légitimité de l'investiture qu'il avait reçue du pouvoir central.
La proclamation écrite datée du 14 Joumada II 1341 (1er février 1922) émanant de onze notables rifains désignant Abdelkrim comme Emir, après la bataille d'Anoual, n'est donc pas une surprise. Non seulement par la filiation mais surtout par les victoires remportées sur le champ de bataille. Sur le même registre et fidèle à la tradition instaurée par le Chérif Améziane et le Cadi Abdelkrim dans leurs luttes contre les dissidents, Abdelkrim devait capturer le chef de bande Raissouni qui, depuis plus de vingt cinq ans, défiait l'autorité successive de trois Sultans, et le maintenir emprisonné jusqu'à son décès en avril 1925.
Comme le rappelle pertinemment Maria Rosa de Madariaga, la seule autorité que les Rifains avaient connue jusque là, était celle du Sultan. Il n'était donc pas surprenant que ces mêmes tribus assimilassent le pouvoir «supra tribal» qu'il voulait instaurer à celui d'un Emir, d'autant plus que le choc créé par la signature du traité du Protectorat en 1912 disqualifiait toute autorité ayant apposé son sceau sur ledit traité.
Par ailleurs et depuis toujours, comme le rappelle Germain Ayache dans les «Origines de la Guerre du Rif», quand il s'agissait de lever des troupes, les contingents rifains étaient toujours présents sur le front et ils «acceptaient de mourir pour la défense non pas de leur petit terroir mais de toute la terre marocaine». Comment, dès lors, ne pas comprendre la déception des tribus rifaines qui avaient combattu tout au long du XIXème et du début du XXème siècle, pour préserver l'indépendance du pays menacée à partir de la place forte de Melilla, de constater l'impuissance du Makhzen à leur venir en aide malgré les victoires remportées en 1909 ? Avec l'acceptation du traité du Protectorat, elles estimaient n'avoir plus d'interlocuteurs à Fès.

La république du Rif

Dans un mémoire intitulé «La situation militaire et politique au Maroc et les mesures qu'elle exige» adressé le 20 décembre 1924 à Edouard Herriot, président du conseil, par le maréchal Lyautey, ce dernier affirmait que : «l'Etat rifain existe dès à présent, avec l'appellation l est vrai de «République rifaine» mais avec un chef suprême qui exerce une véritable dictature, tempérée cependant par la vigilance constante d'un groupe de fidèles fanatiques, déterminés à n'admettre aucun compromis et qui manifestent pour le futur de cet Etat des ambitions démesurées : Abdelkrim est considéré ouvertement comme le seul et unique Sultan depuis Moulay Abdelaziz, vu que Moulay Hafid a vendu son pays à la France par le traité du Protectorat et que Moulay Youssef n'est qu'un fantoche entre mes mains. »
En somme, Abdelkrim serait le sultan d'une république ! Mais comme le relève pertinemment Maria Rosa de Madariaga, le maréchal Lyautey précisait bien qu'Abdelkrim est considéré comme Sultan et non pas qu'il se considère comme tel puisqu'il ne s'est jamais réclamé de ce titre.
En 1912, la signature du traité du Protectorat et la disparition au combat du Chérif Améziane véritable agent de cohésion entre les tribus rifaines, allaient exacerber les luttes fratricides attisées en sous-mains par l'étranger. Pour désigner cette période troublée, les Rifains ont adopté le terme de «Républik» prononcé à la française comme le soutient Germain Ayache dans les «Origines de la Guerre du Rif ».
Maria Rosa de Madariaga rappelle que la plupart des historiens des questions coloniales ayant abordé ce thème soutiennent que l'utilisation par Abdelkrim du terme «République» s'adressait aux puissances européennes, particulièrement la France. Avec l'intention d'influencer les milieux occidentaux pour lesquels, au de-là de la terminologie utilisée, le système politique auquel il est fait référence incarnait surtout les principes démocratiques d'une légitimité populaire. D'ailleurs les documents portant l'en-tête «Dawlat Al Joumhouria Ar-Rifiya» étaient destinés à l'étranger, concrètement aux puissances européennes et à la Société Des Nations (SDN), alors que les documents à usage interne n'ont jamais porté cet en-tête.
Abdelkrim, qui était un fin connaisseur des subtilités de la politique espagnole, savait que les organisations ouvrières et les partis républicains, en butte à la monarchie espagnole dont relevait le commandement militaire, pouvaient appuyer la cause rifaine portée par un
mouvement populaire se présentant sous un visage moderne et démocratique.
La proclamation de la République du Rif, le premier juillet 1923, annoncée à la SDN par un texte rédigé en anglais était un document à caractère essentiellement juridique se référant à un gouvernement s'exprimant au nom du peuple rifain et qui aspirait à la reconnaissance internationale.
L'idée d'un gouvernement légal et la légitimité d'une procédure à suivre pour garantir les droits d'un Etat dans ses limites territoriales y était implicite. Comme le fait remarquer justement Maria Rosa de Madariaga, il est possible que cet Etat fût une utopie, celle d'une élite d'intellectuels modernistes, mais une utopie réelle sur le terrain avec une administration civile et militaire qui a fonctionné pendant plus de 5 ans.
L'auteur rappelle également que le mouvement des jeunes Turcs de Mustapha Kamal qui conduisit la guerre de libération nationale puis jeta les fondements d'une nouvelle république le 1er novembre 1922, a certainement fasciné les jeunes musulmans enhardis de voir une puissance musulmane resurgir du néant après des siècles de déclin.
L'édification d'un Etat moderne dans un pays musulman devenait dès lors, à leurs yeux, possible.
Les fortes convictions modernistes de l'élite rifaine n'étaient surtout pas de circonstance mais fortement ancrées dans une vision prospective de la constitution d'un Etat disposant de tous les attributs de souveraineté et rompant définitivement avec le système tribal.
Jusqu'au dernier instant, c'est à dire durant les «négociations de paix au sujet du Rif» d'Oujda du 29 avril 1926, précédant la reddition, les représentants rifains s'opposèrent à l'utilisation du terme «tribus» et préférèrent celui de «gouvernement du Rif et des populations ralliées ».

Abdelkrim homme de dialogue

Mohamed Ben Abdelkrim était un homme de dialogue et d'ouverture, conscient que de bonnes relations avec l'Espagne ne pouvaient que servir la cause du développement du Rif et de la modernisation des rapports sociaux dépassant le cadre tribal marqué par des conflits attisés notamment par des puissances étrangères. Il a longtemps cru à la mission civilisatrice de l'Europe pour sortir la société rifaine de l'ornière de la misère dans laquelle elle subsistait, ponctuée par des famines cycliques et des épidémies. Il a même tout fait pour éviter à son peuple les affres de la guerre, réitérant sans succès ses mises en garde contre toute tentation d'occuper militairement l'intérieur des terres rifaines, mais ses avertissements étaient considérés davantage comme des rodomontades que des menaces réelles. Malgré l'opposition des forces démocratiques espagnoles, le parti de la guerre eut finalement le dessus.
Même après le début des hostilités à Abarran (1er juin 1921), Abdelkrim proposa un armistice au commandant de la place militaire d'Alhucemas à condition que cessassent les bombardements aériens contre les populations civiles et les ingérences espagnoles dans l'exacerbation des conflits entre tribus. La réponse rédigée en des termes insultants pour les Béni Ouriaghel exigea comme condition émise par le Général Silvestre, l'occupation militaire de leur territoire. Humiliation inacceptable, le préalable fut rejeté et les hostilités reprirent de plus belle avec la prise d'Igueriben ouvrant la voie à Anoual.
Il fallut attendre les négociations portant sur l'échange des prisonniers et l'arrivée au pouvoir en Espagne d'un gouvernement libéral, pour que de véritables pourparlers s'instaurassent entre les belligérants. Ils furent menés sous l'impulsion d'un homme d'affaires et humaniste basque Ignacio Echevarrieta qui avait su comprendre l'importance accordée par Abdelkrim au développement du Rif pour mettre fin à l'arriération et à la misère des populations. Des projets furent miroités tels que la construction du port d'Ajdir, de voies ferrées, de routes, l'exploitation de sites miniers, etc. sous condition d'acceptation de l'autorité du Khalifa et de l'établissement du Protectorat, clauses expressément refusées par les Rifains.
La réponse adressée le 23 juillet 1923 par Azerkan, le messager de l'autorité rifaine à Ignacio Echevarrieta ne souffrit d'aucune ambiguïté : «J'apprécie hautement vos nobles desseins humanitaires de coopérer à la prospérité de ce pays mais j'insiste pour que vous soyez convaincus que le soulèvement du Rif n'obéit à aucun instinct
belliciste comme le jugent certains (de vos compatriotes) de façon irréfléchie. Le soulèvement du peuple rifain n'a d'autres buts que celui de la défense légitime d'une cause sacrée qu'aucun homme ne peut renier et celui du développement de son pays conformément aux saines et authentiques valeurs de la civilisation mais dans le respect de sa liberté et la maîtrise de son destin. ».
L'ouverture économique sur l'Europe et l'Espagne en particulier était sincèrement revendiquée comme en attestent les nombreux appels du pied lancés en direction de la partie adverse. Celle-ci n'a pas su saisir l'opportunité d'une coopération mutuellement avantageuse comme l'y invitait Abdelkrim du fait de l'influence prépondérante du parti de la guerre qui n'envisageait d'autre alternative que celle du Protectorat et de l'occupation militaire.
L'auteur s'interroge à la fin de son livre comment aurait pu évoluer le système politique mis en place par Mohamed Ben Abdelkrim si ce dernier avait remporté la victoire ? Que serait-il devenu par temps de paix ? Si l'historienne avoue avec justesse ne pas savoir répondre à des questions qui relèvent du futurible, la raison commande, ici, de se pencher sérieusement sur cette tranche d'histoire encore grandement méconnue par notre jeunesse pour y puiser les enseignements qui forgent la conscience des peuples et les arme idéologiquement pour refuser la xénophobie et l'intolérance. La guerre du Rif était une guerre contre l'occupation militaire étrangère, pour le droit au progrès et au développement, sans coloration ethnique et sans haine contre la civilisation
occidentale.
Dans quelques mois ce sera le quarantième anniversaire de la mort de Mohamed Ben Abdelkrim. Que cet événement soit marqué par le souvenir de l'homme et de l'épopée qu'il a fait naître ! Si en 1963, Abdelkrim était inconnu en Espagne, il ne faudrait pas qu'en 2003 il le soit encore dans son propre pays. Une seule mort suffit !
par Mourad Akalay

Posté par Ibn Khaldoun, 27 juillet 2006 à 15:11

La conférence d¹Algesiras 1906 : Une trêve dans le partage du Maroc

1. Antécédents de la question

L¹introduction des réformes imposées à certains pays par les puissances européennes tout au long du XIXe siècle et au début du XXe fut le prétexte dont ces dernières se prévalurent pour exercer leur domination coloniale plus ou moins couverte ou déclarée, selon les circonstances. La puissance qui obtiendrait la prépondérance dans l¹introduction des réformes, fondamentalement d¹ordre militaire et économique, serait aussi celle qui réussira à occuper dans ces pays une position politique et économique prédominante. Deux empires nous viennent tout de suite à l´esprit, tous deux musulmans, à qui l¹on pouvait appliquer ce qui précède, l¹Ottoman et le Chérifien, dénommés par les Européens, le premier «l¹homme malade de l¹Orient», et le second «l¹homme malade de l¹Occident».
Il n¹est guère de doute que le Maroc faisait depuis longtemps partie des pays avec lesquels les puissances européennes ou d¹autres latitudes signèrent des accords internationaux sur un pied d¹égalité. Pour ne nous référer qu¹à certains, il convient de mentionner l¹accord de paix et d¹amitié entre la France et le Maroc, signé le 28 mai 1767, quand régnait en France Louis XV et au Maroc le Sultan Moulay Mohamed, accord qui avait comme base et fondement, celui souscrit antérieurement par Louis XIV et Moulay Ismail en 1682. A l¹instar de celui signé avec la France, le Maroc signa au XVIIIe siècle avec d¹autres puissances des accords d¹amitié et de commerce: en 1767(i) et en 1780(ii) avec l¹Espagne; en 1781 avec le Royaume des Deux Siciles, par l¹intermédiaire de l¹Espagne; et en 1786, aussi par l¹intermédiaire de l¹Espagne, un traité de paix avec les Etats Unis d¹Amérique, trois ans après que ces derniers eurent obtenu leur indépendance.
Particulièrement important pour l¹Espagne fut le Traité de paix, de commerce, de navigation et de pêche, signé avec le Maroc à Meknes le 1er mars 1799(iii), qui devait régir les relations hispano-marocaines jusqu¹en 1860. La majorité de ces accords avec les pays européens ou les Etats Unis d¹Amérique avaient pour objet de réguler les relations commerciales, à l¹exception de ceux signés avec l¹Espagne, dans lesquels, ce pays frontalier avec le Maroc, par les enclaves de Ceuta, Melilla et les deux presqu¹îles, entraient des considérations, d¹ordre commercial, ou en rapport avec la fixation des limites territoriales. Il convient de signaler qu¹en vertu du Traité de 1799, il était permis à l¹Espagne d¹entreprendre des actions punitives contre les «moros frontaliers» des enclaves espagnoles, sans que ces châtiments n¹entraînent de rupture avec l¹Empire chérifien, ce qui empiétait l¹autorité du Sultan sur ses sujets, même si sa souveraineté sur le Rif était formellement reconnue.
Au XIXe siècle, la position du Maroc sur l¹échiquier international connut un important changement, après la conquête de l¹Algérie en 1830, la France s¹étant convertie en voisine. Bien que les limites entre tous ces territoires se basaient sur ce qui existait durant la période de la Régence d¹Alger, la fixation de la frontière, mal définie selon les Français, servira à ces derniers de prétexte pour mener à bien une politique d¹expansion dans la région orientale du Maroc, connue comme les «confins algéro-marocains». L¹aide apportée par le Sultan Moulay Abderrahman au mouvement de résistance algérien de l¹émir Abd-el-Kader aboutit à la bataille d¹Isly, au cours de laquelle les troupes françaises infligèrent une cuisante défaite à celles du Sultan en août 1844. Si le Traité de Lalla Maghnia du 18 mars 1845 fixait bien la frontière algéro-marocaine, la situation de certains territoires limitrophes sud-sahariens, parcourus par les tribus nomades, demeurait suffisamment imprécise pour permettre l¹expansion militaire française à partir de l¹Algérie. Par ailleurs, ce Traité ratifiait un autre antérieur, de septembre 1844, immédiatement après la bataille d¹Isly, par lequel le Sultan s¹engageait à infliger de durs châtiments aux chefs marocains qui prêteraient aide à l¹émir Abd-el-Kader et à ne pas permettre que lui soit porté assistance, secours ou argent, munitions ou autres moyens de guerre, ce qui laissait supposer que si les marocains s¹abstenaient de poursuivre l¹émir Abd-el-Kader sur leur territoire, ce serait aux Français qu¹il incombera de le faire. De nouveau ici, comme ce fut le cas pour l¹Espagne, autorisée par le Sultan à punir, le cas échéant les «moros frontaliers» qui s¹attaqueraient aux présides espagnols, la France empiétait la souveraineté du Sultan en lui imposant une série d¹obligations.
Les autres puissances européennes, particulièrement l¹Angleterre, contemplaient les ambitions expansionnistes de la France dans la région avec une apparente indifférence non exempte d¹une certaine jalousie. Quand l¹Espagne, devançant de peu la France, occupa les îles Jaafarines en 1848, il n¹y eut guère de protestations. A vrai dire, tant les îles Jaafarines que les confins algéro-marocains demeuraient suffisamment lointains de Gibraltar pour que l¹Angleterre y voie le moindre péril pour son contrôle sur le Détroit. Le plus important pour elle était l¹ouverture du Maroc au commerce international, objectif qu¹elle finira par atteindre avec l¹abolition par le Sultan du règlement douanier prohibitif et du monopole chérifien sur les échanges extérieurs, instaurés en 1814-1815, et la signature le 9 décembre 1856 du Traité anglo-marocain de commerce et de navigation, auquel adhéreront plus tard d¹autres pays comme le Portugal, les Pays Bas, la Sardaigne et le Royaume des Deux Siciles. La France et l¹Espagne qui avaient appuyé l¹Angleterre dans ses efforts en vue de parvenir à l¹abolition des monopoles et la liberté commerciale au Maroc, espéraient bénéficier aussi des dispositions du Traité anglo-marocain de 1856, tout en maintenant les avantages que leurs procuraient les accords antérieurs. Le Traité de commerce hispano-marocain du 20 novembre 1861 est, par plusieurs de ses articles, une copie conforme de celui souscrit par la Grande Bretagne en 1856. Il en est de même du Traité signé par le Maroc avec la Belgique en 1862. Ces traités seront suivis par le dahir du 4 juin 1864, par lequel fut instaurée la liberté commerciale dans tout l¹Empire chérifien.
La nouvelle situation créée par l¹ouverture du Maroc au commerce international et la libre circulation des marchandises impliquaient en soi la présence de nombreux commerçants étrangers dont le statut réglementaire devait être précisé. A partir du Traité anglo-marocain de 1856, une série de privilèges fut concédée à ces derniers telle que l¹exonération d¹impôts sauf pour les droits de douane, et le droit de propriété de biens immeubles. Pour ce qui est des litiges, s¹ils concernaient des européens d¹un même pays, il correspondait à leur consul de les trancher; ceux opposant des ressortissants de divers pays européens devaient être soumis à un tribunal consulaire international; tandis que ceux qui opposaient des Européens à des Marocains relevaient de la compétence du cadi, qui devait dicter sa sentence en présence du consul, si le demandeur était européen, et de la compétence du consul, qui devait prononcer sa sentence en présence d¹un fonctionnaire marocain, si le demandeur était marocain. Il est indubitable que ces dispositions limitaient la souveraineté du Sultan et le délestaient de son autorité sur ses sujets. La situation s¹aggravait quand les privilèges s¹étendaient aux sujets marocains employés par les consulats ou par les maisons de commerce. C¹était notamment le cas des secrétaires, interprètes et des courtiers ou commissionnaires, auxquels s¹appliquait le régime de protection, extensible parfois aux familles, épouses et enfants des protégés, qui se mirent à jouir des mêmes privilèges que les Européens. Non seulement ils échappaient à la juridiction marocaine, mais ils devenaient exonérés de payer des impôts au Makhzen, ce qui, étant donné le nombre élevé de protégés que parvinrent à avoir certains pays, particulièrement la France et l¹Espagne, causait un important préjudice au trésor marocain qui se voyait ainsi privé d¹importants revenus. L¹accord réglementant le droit de protection entre le Maroc et la France signé à Tanger le 19 août 1863 et l¹accord pour l¹exécution du droit de protection signé entre l¹Espagne et le Maroc le 20 août de la même année, lui aussi à Tanger, concédaient ces privilèges aux Marocains employés par les légations ou les consulats de France et d¹Espagne, ainsi qu¹aux courtiers et agents marocains employés par les commerçants français ou espagnols.
Il y eut un tel abus du droit de protection que le Sultan, certainement encouragé par la Grande Bretagne, se dirigea, par l¹intermédiaire de son délégué à Tanger, aux représentants des pays, pour leur demander que ce droit n¹outrepasse pas les limites tracées par les Traités. Une conférence célébrée en 1877 entre les agents diplomatiques pour établir une nouvelle réglementation du droit de protection échoua en raison de l¹opposition de la France et de l¹attitude de l¹Espagne, de même qu¹échouera une autre tentative dans le même sens en 1879. L¹Angleterre, qui était alors par l¹intermédiaire de son habile représentant Sir John Drummond Hay, la puissance européenne qui jouissait de la meilleure écoute à la cours du Sultan, réussit à faire aboutir l¹idée de la Conférence, sauf qu¹au lieu de la tenir à Tanger, elle se déroula à Madrid. Célébrée du 19 mai au 3 juillet 1880, sous la présidence de Canovas del Castillo, la Conférence de Madrid, à laquelle participèrent, outre le Maroc, les onze pays européens représentés à Tanger et les Etats Unis d¹Amérique, n¹apporta, malgré l¹appui de l¹Angleterre au Sultan, aucun changement substantiel à la situation, en raison surtout de l¹intransigeance de la France. Bien que ce pays reconnaissait qu¹il y avait bien des abus pour ce qui est du droit de protection, il considérait que ce régime était nécessaire, compte tenu de l¹animosité dont étaient l¹objet les Européens de la part de la population marocaine, ainsi que du danger que courraient les sujets marocains, particulièrement de confession juive, employés comme courtiers ou commissionnaires par les maisons de commerce européennes. La France obtint l¹appui des autres puissances, particulièrement celui de l¹Allemagne, tandis que les timides propositions de l¹Espagne, pays hôte, pour atténuer le droit de protection, en le limitant à l¹indispensable, ne connurent guère de succès. La Conférence de Madrid de 1880 conduisit à l¹internationalisation de la question marocaine. A partir de là, toute modification du statut quo au Maroc devenait l¹affaire de toutes les puissances représentées à Tanger.
Le Sultan Moulay Hassan (1873-1894) avait su jouer très habilement des rivalités entre les puissances européennes pour maintenir le statut quo, principe sur lequel il avait basé sa politique extérieure. A son décès en 1894, son fils et adolescent de treize ans, tenta avec l¹aide du Grand Vizir Ahmed ben Musa, connu comme Ba-Ahmed, de poursuivre cette politique, mais son décès en 1900 laissera le jeune Sultan sans défense, précisément au moment où la rivalité coloniale franco-britannique commençait à laisser place à un rapprochement entre différentes puissances. En effet, durant le règne de Moulay Hassan, on a assisté à une recrudescence de la rivalité entre la France et l¹Angleterre, jalouse la première de la position prépondérante de la seconde auprès de la cours du Sultan, si bien que leur concurrence s¹étendit également à d¹autres aires géographiques, particulièrement en Asie et en Afrique noire. L¹incident de Fachoda, dans la vallée du Nil, quand une expédition française se heurta le 10 juillet 1898 aux forces britanniques, fermant le passage à Sir Horatio Herbert Kitchener et l¹intimant à se retirer, marqua l¹apogée de cet affrontement. Après maints efforts de différentes puissances, la France finira par céder et se résigner à accepter l¹hégémonie britannique dans la région egypto-soudanaise. La politique extérieure inaugurée en France par Delcassé favorisait un rapprochement avec la Grande Bretagne pour se répartir amicalement le gâteau colonial. Dans son discours du Trône le 9 août 1899, Edward VII d¹Angleterre annonça la conclusion d¹un Accord avec le Président de la République française, selon lequel furent tracées «les sphères d¹influence sur une grande partie de l¹Afrique du Nord»iv. Ainsi Commença la collaboration franco-britannique, précurseur de «l¹entente cordiale» de 1904, qui aura pour l¹Espagne des conséquences si importantes. Ce rapprochement entre différentes puissances ne les empêchait pas à chaque fois de maintenir des alliances avec des pays rivaux, la France avec la Russie, l¹Angleterre avec le Japon, qui ne tarderont pas à s¹affronter lors de la guerre russo-japonaise 1904-1905, au cours de laquelle les armées du Tsar subiront une humiliante défaite face aux forces de l¹Empereur nippon. La présence de l¹Italie au sein de la dénommée Triple Alliance, aux cotés de l¹Allemagne et de l¹Austro Hongrie, ne sera pas non plus un obstacle pour que la France signe avec elle des accords en 1901 et 1902, en vertu desquels la France lui laissait la liberté d¹action en Tripolitaine, en échange que l¹Italie lui laisse les mains libres au Maroc.
Dans le cadre de la stratégie suivie par Delcassé, le pas suivant visait à neutraliser l¹Espagne, dont le gouvernement se verra proposer par la France en 1902, par l¹intermédiaire de Leon y Castillo, Ambassadeur d¹Espagne à Paris, un accord de partage du Maroc, réservant à l¹Espagne, une zone plus vaste que celle obtenue précédemment qui comprenait des villes comme Taza et Fès. Le gouvernement conservateur de Silvela ne parvint jamais à signer cet accord, considérant qu¹il ne serait pas opportun de le faire « dans le dos de l¹Angleterre », bien que cette attitude espagnole pouvait s¹expliquer, après le désastre colonial de 1898, comme une limitation de ses ambitions qui risquaient de dépasser de loin ses capacités. Pendant que le gouvernement espagnol continuait à penser à tort que la France et l¹Angleterre ne parviendraient jamais à s¹entendre.
Le 9 octobre 1902, l¹ambassadeur d¹Espagne à Londres, le duc de Mandas, rendit compte d¹une conversation tenue avec lord Lansdowne, Ministre britannique des Affaires Extérieures, selon laquelle ce dernier avait affirmé que la Grande Bretagne continuait à vouloir le statut quo au Maroc, mais que si «la question marocaine surgissait», l¹Espagne, «unique possesseur de territoires dans cette zone » avait le « droit de faire entendre sa voix»(v). La France et l¹Angleterre avaient déjà entamé leurs conversations sur le Maroc depuis 1903 (vi). A différentes reprises en fin mars 1904, l¹ambassadeur d¹Espagne à Londres avait consigné l¹existence de négociations sur le Maroc entre différentes puissances, il indiquait notamment qu¹en raison de l¹apparition de certaines difficultés, elles n¹avaient pas progressévii. De nouveau, cette fois-ci le 8 avril, l¹ambassadeur faisait savoir au Ministre d¹Etat que des rumeurs courraient qu¹un accord devait être signé entre la France et l¹Angleterre (viii). Cette rumeur ne fut pas infondée puisque l¹accord franco-britannique a été précisément signé à cette date. L¹Angleterre, comme l¹avait promis lord Lansdowne, n¹avait pas oublié l¹Espagne, bien que ni elle ni la France n¹avaient daigné la consulter et, bien entendu, avaient ignoré superbement des pays, comme l¹Egypte et le Maroc, objet de l¹accord. La dénommée Déclaration Franco-britannique relative à l¹Egypte et au Maroc, du 8 avril 1904, composée de quatorze articles, cinq parmi eux restant secrets, laissait les mains libres à l¹Angleterre en Egypte, en échange que celle-ci laisse toute liberté de la France au Maroc. Nonobstant, l¹Angleterre qui ne voulait pas voir une puissance comme la France en face de Gibraltar, fit pression sur cette dernière pour que soit attribuée à l¹Espagne une zone d¹influence allant depuis la côte de Melilla jusqu¹à hauteur de la rive droite du Sebou, une fois que le Sultan n¹y exercera plus son autorité (article 3º des articles secrets). Il ne restait plus à l¹Espagne qu¹à adhérer au dit accord franco-britannique, comme elle le fit dans la Déclaration hispano-française sur le Maroc du 3 octobre 1904, suivie de l¹accord hispano-français de la même date.
L¹accord franco-britannique, suivi de l¹hispano-français, ne manqua pas de causer une certaine émotion en Allemagne, particulièrement dans certains milieux comme la dénommée Société Coloniale Allemande, laquelle demandait au gouvernement du kaiser de garantir la situation politique régnant au Maroc et de défendre énergiquement les intérêts économiques et politiques des allemands installés dans ce pays; et que, au cas où la situation venait à changer en faveur de la France, d¹obtenir les compensations qui correspondraient à l¹extension de ses intérêts économiques au Maroc (ix). Nonobstant, la goutte qui fit déborder le vase fut la mission dépêchée par le gouvernement français dont le représentant à Tanger, Saint-René Taillandier, se rendit à Fès en début de 1905, pour imposer au Sultan Moulay Abdelaziz toute une série de réformes, qui constituaient de fait un protectorat avant la lettre. En vertu de ces réformes, certaines de caractère militaire, d¹autres, économique, la France prenait le contrôle des forces marocaines dans des villes comme Oujda, Fès et Tanger, ainsi que le monopole de diverses grandes oeuvres. Taillandier proposa en outre au Sultan la constitution d¹une Banque d¹Etat, formé, naturellement, par les grands groupes financiers français. Et, pour comble, Taillandier eut, en plein accord avec son gouvernement, l¹audace de se présenter devant le Sultan comme mandataire des puissances représentées à Tanger, ce qui constituait, bien entendu, une imposture, puisque aucune de celles-ci ne lui avait donné mandat pour imposer au Sultan des réformes qui, combien même elles seraient considérées nécessaires, ne devaient en aucun cas être décidées par une seule puissance et pour son bénéfice propre, sinon d¹un commun accord entre toutes et comptant avec l¹assentiment du Sultan.
Contrairement à toute attente, la France rencontra la ferme résistance de Moulay Abdelaziz décidé à céder le minimum, ce qui ne tarda pas à lui assurer l¹inestimable appui du consul d¹Allemagne, faisant de ce pays le paladin de l¹indépendance et de la souveraineté du Sultan face à l¹offensive, chaque fois plus agressive, de la France. Les temps avaient bien changé depuis la Conférence de Madrid de 880, quand l¹Allemagne prêtait sans réserve son appui à la France sur l¹affaire du «droit de protection». L¹Allemagne, bien que tardivement par rapport à la France et à l¹Angleterre, s¹était incorporée avec impétuosité à la course coloniale et n¹était pas disposée à permettre que soit porté préjudice à ses intérêts économiques. En 1890, elle avait négocié un traité de commerce avec le Maroc et se proposait à continuer à défendre l¹égalité des droits économiques, tout en proclamant tout haut qu¹elle n¹aspirait à aucun avantage territorial. Le gouvernement allemand, qui avait pris connaissance par la presse de l¹accord franco-britannique de 1904 sur l¹Egypte et le Maroc, réagit avec une irritation mal dissimulée, surtout pour ne pas en avoir été informée officiellement, comme elle était en droit de l¹espérer, ne serait-ce que par déférence ou courtoisie, de la part de pays avec lesquels elle entretenait de bonnes relations, surtout si l¹on tient compte que, depuis la Conférence de Madrid en 1880, la question du Maroc concernait toutes las puissances représentées à Tanger. Pour le cas de l¹Angleterre, malgré la rivalité existante sur la domination maritime- l¹Allemagne possédait la marine marchande la plus puissante après la britannique-, les souverains de ces pays étaient unis par des liens étroits de parenté : le kaiser Guillaume II, petit-fils de la reine Victoria, était le neveu d¹Edward VII, et les relations entre les deux gouvernements étaient plus que correctes. Raison de plus pour que l¹Allemagne se sente humiliée, blessée dans son orgueil national. Le responsable de cette situation n¹était autre que le Ministre français des Affaires Extérieures, Théophile Delcassé, dont la politique avait délibérément pour objet d¹isoler l¹Allemagne. La volonté du gouvernement allemand, présidé par von Bülow, qui occupait en même temps le portefeuille des Affaires Extérieures, de s¹affirmer, de démontrer que l¹Allemagne comptait aussi sur la scène internationale et ne consentirait pas que soient prises des décisions relatives au Maroc derrière son dos, se traduisit par la visite, impulsée par von Bülow, de l¹Empereur Guillaume II à Tanger. Cette visite eut, comme on le sait, un énorme écho et donna lieu à de multiples commentaires, y compris avant même qu¹elle ait eu lieu. Pour l¹ambassadeur d¹Espagne à Berlin, l¹objet de la «virée de Tanger», comme fut qualifiée cette visite, était d¹indiquer «de manière explicite» que l¹Allemagne suivait avec une grande attention le déroulement des évènements au Maroc, les négociations en cours et tout ce qui pouvait «altérer de quelque façon que ce soit le statut existant» (x).
On exagéra peut-être l¹importance de cette visite, particulièrement dans la presse, laquelle parla du «coup de clairon de Tanger», surtout suite au «discours» de l¹Empereur Guillaume II, qui ne fut en réalité qu¹un communiqué de presse, préparé par Kuhlmann, secrétaire de la Légation allemande à Tanger, basé sur la conversation tenue par le kaiser avec l¹oncle du Sultan, Abdel Malek, qui était venu l¹accueillir. En tout cas, la déclaration que fit Guillaume II à la Légation allemande le 31 mars 1905 exprima clairement sa position affirmée quant à la défense de l¹indépendance et de la souveraineté du Sultan. Réconforté par les paroles du kaiser et par la visite postérieure que lui fit en mai à Fès, Tattenbach, précedemment représentant de l¹Allemagne à Tanger et depuis lors Ambassadeur à Lisbonne, ainsi que par l¹attitude de rejet par les notables marocains des réformes imposées par la France, Moulay Abdelaziz exprima sa ferme opposition à les accepter. Le Sultan proposait, en échange, sans doute encouragé en cela par l¹Allemagne, la convocation d¹une conférence internationale sur le Maroc. Bien que le départ de Delcassé des Affaires Extérieures le 6 juin 1905, obligé, selon ce qui se disait, à démissionner suite à des pressions du chancelier allemand von Bülow, et sa substitution par Rouvier, qui était déjà Président du Conseil, avait contribué à réduire sensiblement la tension entre la France et l¹Allemagne, la première était opposée à la convocation de cette conférence internationale. Après de multiples conversations et consultations, Rouvier fit savoir par note au gouvernement allemand que la France ne s¹opposerait pas à la tenue de la Conférence, si toutefois le gouvernement allemand s¹engageait à ne pas discuter les traités franco-britannique et franco-espagnol de 1904 et fixait avec précision les points qui devaient y être traités. Le 8 juillet 1905, Rouvier signait avec le prince Radolin, Ambassadeur d¹Allemagne à Paris, une déclaration, qui s¹en remettait aux notes échangées entre les parties comme base pour fixer le programme de la Conférence. Selon ces notes, l¹Allemagne s¹engageait à ne pas poursuivre d¹objectifs qui lèseraient les «intérêts légitimes» de la France, pour que soient reconnus les principes de la souveraineté et de l¹indépendance du Sultan, l¹intégrité de son empire, et la liberté économique dans des conditions d¹égalité d¹accès. En vertu de cet accord, ainsi que de celui du 28 septembre, l¹Allemagne acceptait que la France se chargeât de la police dans la région frontalière entre l¹Algérie et le Maroc, mais sur d¹autres affaires, comme celles relative à la police des ports marocains et la Banque d¹Etat, les deux parties ne parvinrent pas à se mettre d¹accord.
Entre temps, en prévision de la prochaine Conférence sollicitée par le Sultan du Maroc, la France et l¹Espagne signèrent le 1er septembre 1905 un accord suite à un échange de notes, destiné à «fixer de manière plus détaillée l¹esprit et la portée» de l¹accord hispano-français du 3 octobre 1904, et de déterminer «l¹extension des droits» de chacun des deux pays et la garantie de leurs intérêt